Lecture des §288 à 292 : les critères d’identification de la douleur

Reprenant l’hypothèse de la pétrification du §283, les §288 à 292 portent sur ce qui nous permet d’appeler « douleur » tel ou tel sentiment, sur les critères de son identification (et du coup de son appellation légitime).

§288

Reprise de l’hypothèse de pétrification du §283 : je me transforme en pierre et mes douleurs persistent.

Devenu une pierre (donc un autre « support »), je pourrais à nouveau être tenté de douter qu’il s’agisse bien de douleurs, précisément parce qu’alors l’expression comportementale (humaine ou animale) associée à la douleur ferait défaut, par hypothèse (je n’aurais pas le comportement expressif caractéristique de la douleur).

Mais cela resterait absurde car « douter » n’est pas un verbe appartenant au jeu de langage des sensations et sentiments : « je doute d’avoir mal » est un énoncé dénué de sens, grammaticalement incorrect : « Une telle expression de doute ne fait pas partie du jeu de langage ».

Cette absence de doute n’est pas d’ordre « cartésien » : il ne s’agit pas d’une certitude épistémique garantie par le caractère privé de la sensation, mais une exclusion grammaticale.

Le seul doute concevable ici serait un doute sur la connaissance et la maîtrise de l’emploi du mot « douleur » : et il serait assez facile de lever ce doute par une explication de tel ou tel type, et de contrôler le résultat.

En revanche on ne comprendrait pas quelqu’un qui dirait : «  Je sais bien ce que “douleur” veut dire, mais je ne sais pas si ce sont des douleurs que je ressens en ce moment, à ce endroit-là  ».

Un tel énoncé serait « à peu près » aussi dépourvu de sens que celui-ci : «  Je me rappelle parfaitement que, quelque temps avant ma naissance, je croyais que…  ».

« Si je suppose que le jeu de langage normal comportant l’expression de la sensation est aboli, j’ai besoin d’un critère d’identité pour la sensation, et alors la possibilité de l’erreur existe également. » : sans la présence des expressions comportementales de la douleur, l’identification de la sensation paraît à nouveau douteuse.

En effet, mais cela en réalité à montrer – par une réduction à l’absurde – qu’il n’existe pas de critère non comportemental de la douleur, et que le concept de douleur est déterminé par ses critères comportementaux.

§289

Pour se sortir de ce pseudo-doute, on est alors tenté d’en revenir à nouveau à la justification interne, privée, d’ordre « cartésien » : «  Quand je dis “J’ai mal”, je suis en tout cas justifié à mes propres yeux.  »

Mais les §256-271 (commentés ici) ont largement montré que cette justification privée ne justifie rien, qu’elle n’est ni nécessaire ni pertinente. Inversement, nous employons ordinairement des termes de sensation à propos d’autrui de manière parfaitement justifiée (bien que dans ce cas aucune justification interne n’est possible).

Hacker : « Il est erroné de penser que j’ai une justification pour utiliser le mot « douleur », et tout aussi fallacieux de supposer qu’un autre ne puisse avoir aucune justification pour juger que je l’utilise correctement. »

A vrai dire, c’est la demande de justification elle-même qui est fallacieuse et inutile. « Employer un mot sans justification ne signifie pas l’employer à tort. » : autrement dit, l’usage correct du mot est à lui-même sa propre justification.

§290

Poursuit : nous n’avons pas (et nous n’avons pas besoin) de critères d’identification de nos sensations, justifiant l’emploi de tel ou tel terme pour les exprimer.

L’identification – de la chose, de l’objet : ici, un type de sensation – consiste simplement dans l’emploi récurrent du même mot : « Je n’identifie évidemment pas ma sensation par des critères ; mais j’emploie la même expression », et c’est d’ailleurs là le commencement de la maîtrise du jeu de langage en question, la condition de son déploiement.

Cf. déjà dans le TLP : l’identité, c’est ce qui se manifeste dans l’emploi multiple d’un même signe :

4.241 – Si j’utilise deux signes pour une même signification, j’exprime ceci en posant entre les deux le signe « = ».

« a = b » veut donc dire : le signe « a » peut être remplacé par le signe « b ».

(Si j’introduis par le moyen d’une équation un nouveau signe « b » , en déterminant qu’il doit remplacer un signe « a » déjà connu, j’écris alors l’égalité – une définition – (comme Russell) sous la forme : « a = b Déf. ». La définition est une règle concernant les signes.)

5.53 – J’exprime l’égalité des objets par l’égalité des signes, et non au moyen d’un signe d’égalité. J’exprime la différence des objets par la différence des signes.

Retour de l’objection : mais ne faut-il pas d’abord partir de la sensation elle-même (phénomène interne) puis la décrire par un mot ?

Problème : « décrire » peut relever de différents jeux de langage ; on ne « décrit » pas son état d’âme comme on décrit sa chambre.

Hacker : «  Lorsque je décris ma chambre, par exemple « Il y a un vase Kangxi sur la console », j’observe les objets présents, je les identifie, je m’assure de bien les connaître et je les mentionne dans ma description. Mais ces jeux de langage sont tout à fait différents. Je n’observe pas mes sensations, je ne les identifie pas. Il n’est pas question de savoir ou non ce que je ressens ici. Le pronom personnel de la première personne ainsi employé n’est pas une expression référentielle, et dans une affirmation telle que « J’ai mal », je n’attribue pas une expérience à une personne à laquelle je fais référence. L’aveu de douleur n’est pas une description de l’état d’esprit d’une personne, ni une description de sa douleur. »

Bouveresse (478-479) : « Si quelqu’un qui connaît la langue dit, dans des conditions qui n’autorisent pas à douter de sa sincérité, qu’il a mal, son affirmation est un critère du fait qu’il a mal. Par conséquent, le jeu de langage de la description de la douleur ne commence pas avec la douleur au sens où le jeu de langage de la description de la chambre commence avec la chambre. Si « J’ai mal » est une description, c’est une description très spéciale, puisqu’elle est en même temps un des critères de l’existence de ce qu’elle décrit. En disant que le jeu de langage de la description de la sensation ne commence pas avec la sensation, Wittgenstein ne veut pas dire que la sen sation n’y est pas réellement décrite, mais que ni celui qui a la sensation ni celui qui ne l’a pas ne peuvent comparer la description avec la sensation, au sens où ils peuvent comparer la description de la chambre avec la chambre. »

§291

Diversité des « descriptions » : un plan de coupe n’est pas le même genre de « description » qu’un tableau réaliste par ex. ; ce n’est même pas une description (un compte-rendu des faits), mais plutôt une méthode en vue de la construction de quelque chose (elle a une autre application, et relève d’un autre jeu de langage).

Cela montre que la définition d’une description comme étant « l’image verbale des faits » est très insuffisante et sous-déterminée : critique implicite de la théorie « picturale » du TLPcommentée ici.

De plus, rappelons-le : le langage des sensations n’est pas un langage descriptif mais avant tout expressif ; un gémissement n’est pas une description ; le lien entre chose et mot n’est pas ici de même nature que dans d’autres jeux de langage, si tant est qu’il y en ait un.

§292

Traduction plus juste : que ce que tu dis est « lu » à partir des faits, reflète les faits.

On ne peut pas considérer le langage dans son ensemble comme une image verbale des faits, assurée par une règle de projection (comme dans le TLP).

En particulier, dans le cas de l’expression des sensations, quelle serait la règle, sachant que l’ostension privée ne pourrait en fournir une ?