Les paragraphes 281 à 287 poursuivent la séquence consacrée à l’hypothèse du « langage privé » et à sa réfutation, qui s’étend de 245 à 315.
Rappelons l’enjeu général de cette réfutation :
Pour Wittgenstein, le langage est fondamentalement une pratique collective et inter-subjective, et la signification repose essentiellement sur l’obéissance à des règles acquises socialement.
L’hypothèse du « langage privé » met à mal cette conception, puisqu’elle implique l’idée d’une langue dont les mots seraient inexplicables à autrui, bien que le locuteur en connaisse parfaitement le sens. Généralement cette hypothèse s’appuie sur l’idée d’une vie intérieure, d’une intériorité subjective incommunicable, inaccessible à autrui (et renvoie à une position « idéaliste » et même « solipsiste »).
Les paragraphes précédents (245 à 280) ont contesté tout à la fois le caractère privé des sensations et la possibilité d’un langage privé, en particulier à travers l’exemple de la douleur et de la couleur. En montrant en particulier que le langage des sensations est davantage expressif que descriptif, et qu’il doit être relié à des traits comportementaux.
Les paragraphes 281 à 287 approfondissent ce dernier point en s’interrogeant sur le type d’êtres auxquels on attribue des sensations telles que la douleur par ex.
§281
Quel est le critère d’attribution de la douleur ? Comment le lien entre douleur et comportement de douleur ?
Ici commence une discussion sur la question d’un éventuel « behaviorisme » de Wittgenstein, qui sera reprise et tranchée – négativement – aux §304-305.
Behaviorisme : courant de la psychologie qui propose de se limiter aux effets observables, au comportement extérieur, et de mettre de côté toute dimension intérieure (telle que la « conscience »).
Lier douleur et comportement (expressif) de douleur ne veut pas dire qu’une douleur ne peut être ressentie sans s’accompagner nécessairement d’un comportement de douleur.
Pour W. cela signifie : la grammaire des sensations ne s’applique qu’à des êtres dont le comportement – général – ressemble à celui des hommes (une forme de vie).
Les prédicats psychologiques – et leur négation – ne peuvent être appliqués qu’à des êtres de ce genre : cela n’a pas de sens de dire qu’une pierre voit, pas plus que de dire qu’elle est aveugle. Exactement comme cela n’a pas de sens de dire qu’elle est paire ou impaire.
Cela n’a pas de sens = la grammaire de ce jeu de langage l’interdit (et non pas : les faits ou la science montrent qu’une pierre n’éprouve rien).
Cf. aussi plus loin :
« Mais une machine ne peut pas penser ! — Est-ce là une proposition d’expérience ? Non. Ce n’est que des hommes et de ce qui leur ressemble que nous disons qu’ils pensent. » (§360)
§282
Objection de la fiction : le pot des contes, qui peut voir, etc.
Réponse : il peut aussi parler ! Autrement dit, le pot du conte a l’ensemble de la forme de vie anthropomorphe (y compris le langage).
Un pot qui sent et parle : une erreur (un énoncé faux, qui énonce ce qui n’est pas le cas) ou un non-sens ?
Retour aux leçons du TLP : un énoncé ne peut être dit faux (énonçant ce qui n’est pas le cas) que s’il peut aussi être dit vrai (énonçant ce qui est le cas), si l’on peut se représenter comme ayant lieu.
Triple distinction : faux / non-sens (Unsinn) / dénué de sens ou absurde, comme ici.
Lorsque nous prêtons à une poupée des sensations, c’est un « usage secondaire » du terme, qui suppose l’usage primaire. A contrario, on a bien du mal à imaginer ce que serait l’usage primaire du terme de sensation pour un objet inanimé : il faudrait alors imaginer tout un autre contexte d’usage.
Hacker : « Ces emplois de prédicats psychologiques, comme l’attribution de la douleur par les enfants à leurs poupées, sont essentiellement des emplois secondaires. Un emploi secondaire d’une expression dépend de son emploi principal, dans la mesure où l’emploi secondaire n’aurait pas la même signification si son prototype n’existait pas (il fait, en quelque sorte, écho à l’emploi principal). »
§283
D’où vient l’idée que d’autres êtres ont des sensations ?
Hypothèse : d’abord sentiments personnels et internes (ostension interne) puis projection ?
En tout cas, la projection n’a pas lieu sur certains êtres : pierres, plantes, par ex.
« pourquoi faut-il absolument que la douleur ait un support ? ! »
Cela amène aux difficultés posées par la notion d’âme, sa relation avec celle de corps, etc.
Thèse de W. : « Ce n’est que d’une chose qui se comporte comme un être humain qu’on peut dire qu’elle a mal. »
Bouveresse : « Tout usage secondaire, dérivé, du vocabulaire des sensations, des émotions, des sentiments, etc., présuppose une ressemblance suffisante, réelle ou imaginée, de l’objet concerné avec l’être humain. C’est un fait que nous ne sommes pas tentés de transposer le concept de la douleur que nous avons appris aux pierres et aux plantes. (…) Pour imaginer qu’un pot ou un fauteuil (§361) aient des pensées ou des sensations, il faut leur conférer en imagination quelque chose qui ressemble suffisamment à la morphologie, à la physionomie et au langage de l’homme. Une bonne manière de s’interroger sur la nature exacte de nos concepts psychologiques est de se demander quels sont ceux qui sont, ceux qui sont difficilement et ceux qui ne sont pas du tout transposables aux animaux, ou plus exactement à tels ou tels animaux. Un chien peut éprouver de la peur, mais peut-il éprouver du remords? Il peut craindre que son maître ne le batte, mais non qu’il ne le batte demain. Naturellement, il se peut que nous soyons presque toujours dans l’erreur lorsque nous attribuons à certains animaux, sur la base de certaines caractéristiques morphologiques, des dispositions, des qualités, des vices, etc., comparables à ceux des êtres humains. Mais le point important est qu’une base appropriée doit exister pour que le transfert ait un sens, qu’il soit ou non justifié par d’autres données.» (471).
§284
L’attribution de la douleur implique toute une « forme de vie ».
Pas simplement un certain degré de capacité de mouvement : c’est une affaire de qualité, pas de quantité (degré) ; ou si l’on veut d’un « passage de la quantité à la qualité ».
Hacker : « On pourrait et devrait s’attarder longuement sur les profondes différences conceptuelles entre la simple matière et la biosphère. La première est dépourvue de téléologie, tandis que le vivant est imprégné d’axiologie (ce qui est bénéfique et ce qui est nuisible à un organisme, qu’il prospère ou dépérisse) et de finalité. Les organes d’un organisme ont des finalités, qui sont leurs fonctions. Leurs finalités ne sont pas le fruit d’une conception, mais de l’évolution. Les organismes développés, sensibles et capables de se mouvoir par eux-mêmes, n’ont pas de fonctions intrinsèques, mais ils peuvent être utilisés par d’autres organismes à des fins qui ne sont pas les leurs. Ils peuvent également poursuivre des objectifs dont la réalisation constitue leur finalité en action. On peut en effet affirmer que la transition de l’inanimé au vivant est une transition fondamentale. L’animé est une transition « de la quantité à la qualité ». »
§285
Illustre en un sens ce passage de la quantité à la qualité : l’identification d’une expression d’un visage ne repose pas sur des mesures (quantité).
Reconnaissance et description de l’expression d’un visage : suppose également tout un contexte.
La possibilité d’imiter l’expression d’un visage sans avoir besoin de se voir soi-même dans un miroir (d’en contrôler objectivement les critères physiques) souligne la dimension expressive – et « holistique » – de cette imitation.
Hacker : « Nous percevons la bienveillance sur un visage ; nous ne la déduisons pas de telle ou telle configuration faciale que nous savons (en nous regardant dans le miroir ?) associée à nos propres sentiments amicaux. »
§286
Pourquoi n’attribue-t-on pas la douleur au corps ou à l’une de ses parties ?
En posant ce genre de questions, on s’engage dans dangereusement et confusément dans une « question controversée », de nature « philosophique » ou « métaphysique » au mauvais sens du terme : le dualisme matière-esprit, ou le monisme, etc.
Or, les raisons de tout cela ne sont pas ontologiques, mais grammaticales.
Hacker : « Faut-il affirmer qu’un corps souffre ? N’est-ce pas plutôt absurde – pourrait rétorquer le cartésien – de l’affirmer ? Et en reconnaissant cette absurdité, ne reconnaissons-nous pas la vérité d’une thèse métaphysique ? « … c’est comme si nous avions examiné la nature de la douleur et constaté qu’il est dans sa nature qu’un objet matériel ne puisse la ressentir. Et c’est comme si nous avions constaté que ce qui souffre doit être d’une nature différente de celle d’un objet matériel ; qu’en fait, il doit être de nature mentale » (BB, 73). Ceci est doublement confus. Car, premièrement, ce n’est ni l’esprit ni l’âme qui ressent la douleur, mais le l’être humain. Deuxièmement, l’absurdité d’attribuer la douleur au corps humain ne résulte pas d’une erreur factuelle grossière (ni même « métaphysique »). Que ce ne soit pas ma main qui ressente la douleur, mais moi dans ma main, est une vérité grammaticale. »
Hacker : « La question « Est-ce le corps qui ressent la douleur ? » semble être une question empirique, mais dès qu’on réfléchit à la manière d’y répondre, aux expériences qui permettraient de le déterminer, il devient évident que ce n’est pas le cas. On ne dit pas plus « Ce corps ressent la douleur » que « Ce corps doit prendre de l’aspirine » ou « Ce corps doit garder son sang-froid ». Bien sûr, on pourrait ; mais cela impliquerait un changement de grammaire et une modification des concepts (cf. BB, 73 et suiv.). Comment notre grammaire actuelle (notre attribution de la douleur à un être humain et notre rejet de telles attributions à un simple corps, jugées dénuées de sens) se manifeste-t-elle ? Avec quels aspects de notre vie s’accorde-t-elle harmonieusement ? Si quelqu’un a été blessé… Sa main, sa main ne dit pas souffrir ; lui, si. Il a beau se tordre la main, c’est nous qui le réconfortons. »
§287
Conditions de la compassion.
Hacker : « On réconforte celui qui souffre, non sa main. Ce que l’on plaint (l’objet de notre pitié), ce n’est pas la main, mais la personne à qui elle appartient. Cela se manifeste par le fait qu’on la regarde en face, qu’on lui parle, qu’on lui passe le bras autour de l’épaule. Et c’est là le fondement naturel du fait grammatical qu’il est absurde de plaindre une main. (…) N’avons-nous pas pitié de la main blessée ? Après tout, nous disons tout naturellement : « Oh, ta pauvre main ! » Et c’est bien vrai. Car c’est votre main qui est blessée, et c’est votre main blessée qui souffre. Mais notez bien que, même si c’est votre main qui souffre (la douleur est physique, et non morale), ce n’est pas votre main qui a mal. C’est vous qui avez mal à la main. Et c’est pour vous que nous éprouvons de la compassion, et non pour votre main. »
