Lecture des §272 à 280 : le « langage privé » peut-il être un langage ? (l’ex. de la couleur)

Après le langage de la douleur et des sensations internes (dans les §256 à 271, commentés ici), W. passe à l’exemple du langage des couleurs, pour continuer de réfuter l’hypothèse du langage privé.

Différence : il y a une « extériorité » de la couleur (perception visuelle, externe), et une possibilité d’échantillons publics, observables.

Lien, du point de vue du langage privé : l’apparente impossibilité de savoir si autrui se réfère à la même chose lorsqu’il emploie le même mot. D’autant que la plupart du temps, nous ne recourrons pas à des échantillons de couleur lorsque nous employons des noms de couleur (ils ont surtout servi à leur acquisition).

Les §272 à 280 servent à dissiper ces illusions.

§272

Le problème posé par la « privauté » (privacy) ou « exclusivité » est surtout épistémologique.

Deux hommes ou deux parties de l’humanité pourraient avoir des impressions différentes de rouge incommunicables (non connaissables par les autres).

Supposons-le (bien que ce soit en toute rigueur invérifiable, de même que le contraire).

§273

Qu’en serait-il alors du mot « rouge » ?

Deux possibilités de comprendre l’idée de langage privé appliqué à ce cas :

  1. expérience commune / universelle, mais aussi chacun sa propre impression de rouge (deux références distinctes, et donc, à la limite deux mots distincts)

Cf. déjà dans le Cahier bleu (72-73, 132 éd. Tel) :

« Ce dont nous parlons est lié avec cette tentation particulière que nous avons de dire : « Je ne sais jamais ce qu’autrui veut dire réellement par « brun », ou ce qu’il voit réellement quand il dit (de façon véridique) qu’il voit un objet brun ». Nous pourrions proposer à quelqu’un qui dit cela d’utiliser deux mots différents au lieu d’un seul mot “brun” ; un mot pour son impression particulière, l’autre mot avec la signification que d’autres gens en dehors de lui peuvent aussi comprendre. S’il réfléchit à cette proposition, il verra qu’il y a quelque chose d’erroné dans sa conception de la signification, de la fonction, du mot « brun » et d’autres mots. Il cherche une justification de sa description là où il n’y en a aucune. »

Bouveresse (Le mythe…, 377-378) : « Si j’appelle « vert1 » mon impression personnelle et « vert2 » la couleur de tout le monde, il est clair que « vert1 » est un mot qui fait partie de mon langage privé et dont je ne peux expliquer la signification à quelqu’un d’autre, puisqu’elle est censée être dérivée de mon impression personnelle et que je ne peux faire « avoir » celle-ci à quelqu’un d’autre. Ce mot privé pourrait éventuellement vouloir dire ce que veut dire « rouge2 », et « rouge1 » ce que veut dire « vert2 ». Mais si c’était le cas, je ne pourrais évidemment pas le faire savoir à autrui, ni même, bien entendu, le savoir moi-même. »

Je pourrais même dire : « il est possible que votre couleur rouge ressemble à mon mal de dents, et il nous impossible de le savoir ! » Quel sens cela a-t-il ???

  1. idem que 1, mais un seul mot (deux références, un seul mot, donc ambigu quant à sa référence)D’où une tentative de distinction : une « désignation » commune mais une « référence » (ou un renvoi) privée.

§274

Notre tendance psychologique et « philosophique » correspond plutôt à la 2e hypothèse : les mots sont communs (désignation commune ou partagée) mais leur référence serait au fond privée (référence privée).

Ainsi l’emploi d’un mot aurait pour ainsi dire deux faces : l’une tournée vers la désignation commune, l’autre tournée vers la référence privée.

Mais la distinction entre « désignation » et « référence » n’a pas de sens et n’aide pas : elle indique plutôt une tentative vaine de répondre à notre inquiétude.

§275

Dans l’usage ordinaire, ce n’est pas comme cela que cela se passe.

L’ex. du ciel bleu (valable aussi pour le rouge) permet d’introduire une certaine objectivité, tout en restant dans le domaine des sensations (des sensations « externes », par distinction d’avec les sensations « internes » comme la douleur).

Dire « Le ciel est bleu », dans l’usage ordinaire et spontané, ce n’est pas faire référence à une impression privée : même en l’absence effective d’autrui, la phrase s’adresse à quelqu’un, et si une ostension à lieu, elle est dirigée vers le ciel, non vers une impression interne.

Nous présupposons ordinairement que le contenu d’expérience – en tout cas, déjà, de l’expérience externe – dont nous parlons est publiquement disponible.

Mais est-ce si différent pour l’expérience dite « interne », par ex. celle de la douleur ?

Au §312, W. imagine une situation dans laquelle la douleur se rapprocherait de l’extériorité de la couleur, par le biais du sens tactile :

« Imaginons le cas suivant : La surface des choses qui nous entourent (pierres, plantes, etc.) comporterait certaines taches et certaines zones dont le contact avec notre peau serait douloureux. (Par exemple en raison de sa composition chimique. Mais il n’est pas nécessaire que nous le sachions.) Tout comme nous parlons aujourd’hui des feuilles tachetées de rouge d’une certaine plante, nous parlerions alors de feuilles possédant des taches de douleur. »

Bouveresse : « Dans une hypothèse comme celle-là, le jeu de langage de la couleur et celui de la douleur différeraient beaucoup moins qu’ils ne le font dans la réalité, et montrer une surface dolorifique pourrait être une manière normale de montrer ce que c’est que la douleur, tout comme montrer un objet d’une certaine couleur est une manière normale de montrer ce que c’est que la couleur en question. » (Le mythe…, 445).

§276

Objection : lorsque nous regardons une couleur, nous avons le sentiment de donner un nom à notre impression visuelle de couleur. (notons le passage subreptice de « objet coloré » à « couleur »…)

Réponse : nous détachons alors indument l’impression de couleur de l’objet vu. Or, il vaudrait mieux dire que nous donnons un nom à la couleur de l’objet regardé (le ciel). Au fond, d’ailleurs, nous arrive-t-il de regarder une couleur en elle-même, qui ne soit pas la couleur d’un objet ?

Et comment nous a-t-on appris les noms des couleurs ? Ni en nous montrant des couleurs « pures » (comment le ferait-on ?), ni en nous montrant des impressions de couleurs (comment le ferait-on?), ni même généralement des échantillons « abstraits » (nuancier), mais une longue série d’objets colorés.

Cf. aussi §382 :

« Quelqu’un m’a-t-il montré la représentation de la couleur bleue, et dit qu’elle était la représentation du bleu ? (…) Comment montre-t-on une représentation ? Et comment montre-t-on deux fois la même représentation ? »

Tout « cela devrait éveiller nos soupçons » quant à la consistance de l’hypothèse du langage privé.

§277-280 : 

§277

D’où vient cette tentation suspecte de dissocier la couleur commune de l’impression privée ? Bien que suspecte, il faut néanmoins tenter d’en rendre compte.

C’est qu’il est possible, parfois, de tourner notre attention vers l’impression personnelle elle-même plutôt que vers l’objet qui la suscite : immersion dans la couleur, attention spécifique à la manière dont les choses m’apparaissent. Mais il s’agit là d’une expérience tout à fait particulière, non ordinaire : et celle-ci est facilitée ou favorisée dans certains cas (couleur éclatante – saturation – ou composition de couleurs).

§278

De même cela peut avoir un sens de dire une phrase telle que «  Je sais comment m’apparaît la couleur verte.  » : mais seulement dans un certain usage de cette phrase, peu ordinaire, évoqué au §277.

Remarquons d’ailleurs que dans ce genre de cas, nous pouvons rester parfaitement « réalistes » et ne confondons pas la caractérisation de la façon dont quelque chose nous impressionne sensiblement avec une description de ce que l’on perçoit : par ex., nous ne prenons pas notre impression visuelle floue pour argent comptant !

§279

Cet usage particulier est similaire à celui qu’aurait une situation telle que : « « Je sais bien quelle est ma taille ! » et que, pour le montrer, il pose sa main sur son crâne. » (= voici mon impression de taille)

Allusion probable à Alice… : cf. note p. 343.

Hacker : « L’impression sensorielle ne confirme pas plus ma perception de la couleur verte que de poser la main sur ma tête et de dire « Je sais quelle est ma taille », ce qui ne confirme pas mes dires. À la question « Comment la couleur verte vous apparaît-elle ? », on répond en désignant quelque chose d’extérieur et en disant « Comme ça », et non en désignant quelque chose d’intérieur. »

A la question qu’elle est ma taille, je réponds : la même que tel objet ou celle que mesure le mètre.

§280

Il nous arrive de vouloir exprimer aux autres notre manière de voir quelque chose.

Ainsi par ex. un tableau ou un dessin – celui d’un storyboard par ex. – pourrait sembler avoir une double fonction à la fois : représenter la manière dont on se représente quelque chose aux autres (expression publique) et se le représenter à soi-même (expression privée) ; et la 2e représentation est supposée incommunicable.

Mais ces deux usages du terme de « représentation » (Darstellung) sont exclusifs l’un de l’autre : si on l’emploie dans le premier sens, on ne peut pas l’employer au second. Si tant est que ce 2e usage est lui-même un sens.

Soit le langage est public, soit il est privé, pourrait-on dire.

Or, d’une part, il est public.

Et, s’il n’était que privé, à quoi pourrait-il bien servir ?!

Hacker : « c’est une erreur de penser que lorsque je peins un tableau pour vous montrer comment j’imagine une scène, le tableau est pour moi une information ou une représentation. Il s’agit d’une articulation ou d’une expression de la façon dont j’imagine la scène, et non d’une représentation « extérieure » d’une image « intérieure ». De plus, l’impression d’une image n’est pas une représentation de cette image (cf. PI §366). De même, bien que l’écoute du mot « rouge » puisse évoquer une image mentale de rouge (ou d’un champ de coquelicots ou d’un coucher de soleil), la réponse à la question « Que signifie “rouge” pour vous ? » est donnée en désignant un exemple. Et si je me demande « Que signifie “rouge” pour moi ? », la réponse est identique. »