Les §293 à 303 achèvent de montrer l’incohérence et l’inconsistance de la thèse du caractère strictement privé du sens donné à un nom de sensation.
Ils décrivent également le mécanisme qui nous conduit, selon Wittgenstein, à cette manière illusoire de penser : nous avons tendance – quand nous « philosophons » – à nous faire une « représentation imagée de notre grammaire », à être pris au piège – comme la mouche du §301 – dans des « tours [tournures] de langage illustrés » (§295), à confondre grammaire et réalité.
§293-295 : « je ne sais qu’à partir de mon propre cas ce que signifie « douleur »
§293
Penser que, pour moi, le sens du mot « douleur » n’est connu qu’à partir de mon propre cas (mon échantillon privé), conduit à d’étranges conséquences, qui, au bout du compte, confortent la thèse wittgensteinienne du caractère essentiellement expressif (et non descriptif) du langage des sensations.
En effet, il est clair que lorsque j’estime que c’est vrai pour moi, j’estime aussi que c’est vrai pour les autres, pour chacun. Mais ce faisant j’opère une généralisation paradoxale (puisque qu’elle porte sur le privé).
Hacker appelle cette position un « semi-solipsisme » : « « semi-solipsisme » puisque le partisan de cette mythologie philosophique ne prétend pas être le seul à souffrir (en réalité, la seule personne dont on puisse raisonnablement dire qu’elle ressent de la douleur). Il prétend plutôt que d’autres savent également ce que signifie la « douleur » par leur propre sensation ; autrement dit, il généralise à partir de son propre cas. (…) le « semi-solipsiste » prétend que chaque personne, dans son langage privé, nomme ses sensations, comme s’il s’agissait d’objets dans un spectacle d’observation où lui seul peut regarder. »
D’où l’image du scarabée dans la boite, qui mène à trois conséquences :
- chacun pourrait avoir une chose différente dans sa boite, sans qu’il soit possible pour quiconque de le déterminer.
- la chose pourrait même sans cesse changer, sans qu’il soit possible pour quiconque de le déterminer.
- il se pourrait même que la boite soit vide, sans qu’il soit possible pour quiconque de le déterminer.
Maintenant, supposons qu’il y ait néanmoins entre ces gens un usage commun du mot « scarabée » (ce qui est, d’ailleurs, le cas !), donc un accord sur l’emploi correct du mot, et une compréhension commune.
Conséquence qu’il faudrait en tirer : ce mot ne servirait pas à désigner une chose (puisque par hypothèse il ne le pourrait pas) ; et pas même un « quelque chose », puisqu’il serait même impossible de vérifier s’il y a ou non une chose dans les boites strictement privées des individus (« la boîte pourrait aussi bien être vide ») ; un tel nom servirait donc à autre chose, qui n’aurait pas de lien avec un objet.
Autrement dit, une telle hypothèse – le caractère strictement privé du sens donné à un nom de sensation – conduit à la « suppression » ou « annulation » de l’objet :
« Cela veut dire : Si l’on construit la grammaire de l’expression de la sensation sur le modèle de “l’objet et sa désignation”, l’objet perd toute pertinence et n’est plus pris en considération. »
C’est bien là la position bancale du « semi-solipsisme » : la compréhension mutuelle – le langage public – résulterait de la coïncidence miraculeuse des langages privés.
Hacker : « Si le mot « scarabée » est pertinent par rapport à sa signification [à ce qu’il désigne], alors personne d’autre ne peut comprendre ce que j’entends par « scarabée » ; et si « scarabée » est compris par d’autres, il ne peut pas signifier [désigner] ce qui se trouve dans la boîte privée de chaque personne. (…) Si l’on conçoit la « douleur » comme le nom d’une sensation que l’on éprouve sur le modèle des noms d’objets (au sens général du terme « objet »), alors le solipsisme est inévitable. On ne peut concevoir un langage public comme la confluence de langages privés qui coïncideraient par hasard. (…) Et l’incohérence du solipsisme découle de l’impossibilité logique d’un langage privé. »
§294
L’hypothèse de l’image exclusivement privée d’une sensation se détruit d’elle-même :
- d’un côté, cette supposition implique que cette image privée puisse être décrite, non seulement par chacun mais en soi / en elle-même (au même titre qu’une image publique)
Hacker : « l’idée d’un objet descriptible qui ne peut être logiquement décrit que par une seule personne est incohérente. Elle est le corollaire de l’idée tout aussi incohérente d’une règle qui ne peut être logiquement comprise et appliquée que par une seule personne. »
- de l’autre, par hypothèse, personne n’a les moyens ni de déterminer de quelle sorte de chose il s’agit.
Dire qu’il y a « quelque chose », sans plus, c’est ne rien dire du tout : il pourrait même ne rien y avoir.
Hacker : « l’emploi du terme « quelque chose » engage à quelque chose, et non à rien. Cet engagement porte sur un ensemble de possibilités plus ou moins déterminé, et non sur une connaissance minimale et incontestable. Or, l’emploi de « quelque chose » par le philosophe égaré s’affranchit de ces contraintes et se réduit à : « Il possède quelque chose ; mais j’ignore s’il s’agit d’argent, de dettes ou d’une caisse vide. » Autrement dit, si je ne sais rien de plus, je ne sais rien de ce qu’il possède, pas même s’il possède quoi que ce soit. Car si le néant peut être considéré comme quelque chose, alors posséder simplement quelque chose ne vaut rien. »
§295
Quel est le statut de cette hypothèse ?
Ce n’est ni une proposition empirique, ni une proposition grammaticale.
- pas empirique : sinon, elle devrait pouvoir être fausse ; on pourrait donc connaître la signification du mot « douleur » sans se référer à ses propres maux (or, ce n’est pas ce que prétend dire l’hypothèse).
- pas grammaticale : sinon, cela impliquerait qu’il ne puisse pas y avoir de langage commun ou partagé des sensations (or, il y en a un).
Mais alors qu’est-elle et d’où sort-elle ?
Elle est un produit de notre imagination philosophique.
« Car si nous regardons en nous-mêmes pendant que nous philosophons, nous arrivons souvent à voir pareille image. À voir littéralement une représentation imagée de notre grammaire. Nous ne voyons pas des faits, mais en quelque sorte des tours de langage illustrés. »
Elle est une « représentation imagée de notre grammaire » : elle correspond bien à une proposition grammaticale (asymétrie des verbes psychologiques), mais nous la projetons à l’intérieur de nous-même – nous la délirons – comme une réalité.
§296-299 : « il doit bien y avoir quelque chose »
Résistance de l’objecteur : il doit bien quand même y avoir « un quelque chose qui accompagne » l’expression de la douleur. Ce « quelque chose » a une certaine force, une certaine importance, et c’est ce « quelque chose » qui « cause » justement l’expression de la douleur (cri, mots).
L’objecteur a tendance à croire que Wittgenstein, en récusant l’idée de l’image privée, nie la réalité de la douleur elle-même, son importance, sa force « terrible » (effrayante), etc. (ce qui est inexact).
Plus loin au §304 :
« Et pourtant tu en reviens toujours à ce résultat : La sensation elle-même est un rien. » — Certainement pas. Elle n’est pas un quelque chose, mais elle n’est pas non plus un rien ! Le résultat était seulement qu’un rien fait aussi bien l’affaire qu’un quelque chose dont on ne peut rien dire. Nous n’avons fait que rejeter la grammaire qui voulait ici s’imposer à nous. »
Analogie marmite (bouilloire) / vapeur :
Hacker : « Ici, la casserole (ou la bouilloire) figure le corps, la vapeur représente le comportement (le cri de douleur) et l’eau, la douleur. Dire « Il doit y avoir quelque chose qui bout dans l’image de la casserole » revient à dire « Celui qui exprime sa douleur doit avoir quelque chose qui accompagne son cri (quelque chose d’important et d’effrayant) ». Il est aussi erroné de considérer la douleur comme un accompagnement de l’aveu de douleur que de dire que quelque chose doit bouillir dans l’image de la casserole si de la vapeur s’échappe de cette image. (Comment l’image-vapeur peut-elle naître du néant, alors que la vapeur ne peut pas naître du néant ?) »
En un mot : le cri – ou l’exclamation « j’ai mal » – est tout simplement, et directement, expression d’un être souffrant ; l’expression de la douleur – l’aveu de douleur – n’a pas besoin d’être référée à une cause ou à un objet caché supplémentaire, qui serait à l’intérieur de l’être souffrant et connu de lui seul. Pas besoin de spéculer sur l’eau : la vapeur et la bouilloire suffisent.
Notes de W. publiées par Rhees :
« L’expérience de l’épouvante nous apparaît (lorsque nous philosophons) comme étant une expérience amorphe derrière l’expérience de s’enfuir.
Tout ce que je veux dire est qu’il est trompeur de dire que le mot « épouvante » signifie quelque chose qui est parallèle à l’expérience d’exprimer l’épouvante. »
En protestant ainsi, « nous sommes enclins à dire quelque chose qui n’est pas une information » : insister ainsi sur l’importance du sentiment privé relève d’une exclamation, non d’une information ou d’un jugement, et révèle une tendance ancrée en nous à employer certaines formes d’expression.
§299
La tendance à « philosopher ».
BB, 59f. souligne que l’affirmation du solipsiste « Seul moi ressens une véritable douleur » n’est pas l’expression d’une opinion (parallèle à la notion de « supposition » au § 299). « C’est pourquoi il est si sûr de lui. Il est irrésistiblement tenté d’employer une certaine forme d’expression ; mais il nous reste à comprendre pourquoi.
§300-303 : « la représentation de la douleur n’est pas une image »
§300
« La représentation [Vorstellung] de la douleur n’est pas une image », dont il faudrait chercher l’image cachée derrière qui en serait la cause.
Cela relève de nos malentendus philosophiques en particulier concernant « l’intérieur » et « l’extérieur ».
Hacker souligne les difficultés de traduction de cette phrase.
§301
« Une représentation n’est pas une image, mais une image peut lui correspondre. »
§302
Imaginer la douleur d’autrui ne consiste pas à l’imaginer sur le modèle de ma propre douleur : je n’imagine pas alors ma douleur (à ma tête) mais en lui (à sa tête, dans sa tête), une douleur que je ne ressens pas à partir d’une douleur que je ressens ; j’imagine, tout simplement, qu’il a mal à la tête.
Hacker : « Car, après tout, ce n’est pas comme imaginer une maison que je ne vois pas à partir d’une maison que je vois ; c’est plutôt comme imaginer un entier négatif à partir d’un nombre naturel. (…) Je dois imaginer non pas que j’aie mal dans son corps, mais qu’il ait mal dans le sien. (…) Imaginer la douleur de quelqu’un d’autre ne signifie pas imaginer que cette personne « a » cette douleur, ni que celle-ci est localisée dans son pied. Il s’agit plutôt d’imaginer sa souffrance (sans nécessairement l’imaginer l’exprimer). »
§303
Cette tendance philosophique nous pousse à remplacer « il a mal » par « je crois qu’il a mal », à opposer le savoir de ma propre douleur au doute quant à la douleur d’autrui.
Et ce remplacement nous pousse à son tour à construire, à fantasmer un objet privé inaccessible, derrière le comportement et l’expression de la douleur, qui les expliqueraient : mais en fait tout ceci n’est pas une explication, seulement « la substitution d’une façon de parler à une autre qui nous semble être [à tort], lorsque que nous philosophons, la plus appropriée ».
Dans l’usage ordinaire du langage, dans la vie ordinaire, généralement, nous ne doutons pas qu’autrui a mal : « Essaie seulement — dans un cas effectif — de mettre en doute l’angoisse ou la douleur d’autrui ! »
En réalité, s’il paraît impossible de douter de nos propres sensations, ce n’est pas une vérité empirique (qui renverrait à la distinction entre intérieur et extérieur, etc.), c’est une vérité grammaticale : celle de l’asymétrie entre première et troisième personne, qui est la marque distinctive de la grammaire du psychologique. Une vérité grammaticale tranformée en une image.
« L’apparence est celle-ci : Il y a un intérieur, auquel un extérieur ne permet de conclure que de façon indéterminée. C’est une image, et ce qui justifie l’image est évident. L’apparente certitude de la première personne, l’incertitude de la troisième. » (EP, §951)
« Verbes psychologiques : ce qui les caractérise, c’est que la troisième personne du présent peut être vérifiée par l’observation, mais non la première. » (F., §472)
