Lecture des §65 à 74 – Les « airs de famille »

Les §65 à 74 introduisent la notion de ressemblances ou d’airs de famille, notion clé du « second » Wittgenstein, et traitent une série d’objections que celle-ci soulève.

Cette notion constitue une critique des idéalismes de type platonicien, selon lesquels l’individuel ne serait qu’un exemplaire incomplet et imparfait d’une essence idéale. Elle sert également à critiquer Frege et l’atomisme logique de Russell. Elle est en lien, enfin, avec la critique de la tendance de la philosophie à prendre modèle sur la science (la généralisation est légitime en science, alors que la philosophie se doit d’être « descriptive », c’est-à-dire attentive au divers, au particulier, au détail).

  • « soif / pulsion de généralité » (craving for generality, Cahier bleu, GF, 86)
  • « l’attitude méprisante à l’égard du particulier » (Cahier bleu, 89)
  • « ressemblances familiales »

§65 : Introduction de la notion

Objection : c’est une manière d’évacuer « la grande question sous-jacente à toutes ces considérations » : le « casse-tête » de « la forme générale de la proposition et du langage » (posée par le TLP).

cf. TLP, 4.5 et 6 :

La forme générale de la proposition est : ce qui a lieu est ainsi et ainsi. (4.5)

La forme générale de la fonction de vérité est : (…). C’est la forme générale de la proposition. (6)

Autrement dit, l’objection reproche l’absence d’une définition générale de la notion de jeu de langage, de ce qui leur est commun et essentiel à tous (et partant, du langage lui-même). Les §1 à 64 ont critiqué l’image augustinienne du langage, mais la notion de jeu de langage censée s’y substituer n’a pas reçu de définition précise.

« Et cela est vrai » : le second Wittgenstein assume pleinement cette absence de définition générale, et la revendique.

Toutes les choses que nous appelons « langages » ont certaines « parentés » mais pas une communauté d’essence qui justifierait l’emploi du même mot.

En fait, cette objection, le besoin d’une définition générale, la « soif » ou « pulsion » de généralité, sont eux-mêmes tributaires de l’image augustinienne.

Les §134-136 achèveront la critique de l’idée de « forme générale de la proposition » telle que l’avait pensé le TLP.

Cette théorie des ressemblances familiales est introduite dès la Grammaire philosophique (1932-1933), notamment dans le chapitre VI, et reprise dans le Cahier bleu (1933-1934, p. 86 et sq. Édition GF).

§66 – §71 : le concept de « jeu » comme « concept à contours flous »

§66

Application aux « jeux » au sens courant : jeux de pions, jeux de cartes, jeux de balle, etc.

Le fait que nous les appelions tous « jeux » ne saurait justifier qu’il doit y avoir « quelque chose de commun à tous » : ce serait une pétition de principe.

Attention aux détails : « Ne pense pas, regarde plutôt ! »

Il n’y a rien de commun à tous : il y a d’innombrables ressemblances, parentés et correspondances.

Parentés à l’intérieur de chaque catégorie de jeux (par ex. les jeux de pions : dames, échecs, etc.), parentés entre catégories de jeux (entre pions et cartes)

Parenté entres jeux de pions : règles de déplacement, par ex.

Parenté entre jeux de pions et de cartes : certains l’emportent sur d’autres, par ex.

Mais aussi des traits non communs.

Sont-ils tous « divertissants » ? Non.

Y-a-t-il toujours un vainqueur et un vaincu ? Non (jeux solitaires)

Rôles variés de la chance et de l’habileté, divers types d’habileté.

« Et le résultat de cet examen est que nous voyons un réseau complexe de ressemblances qui se chevauchent et s’entrecroisent. Des ressemblances à grande et à petite échelle. »

Ces ressemblances entrecroisées pourraient être par ex. comprises comme celles qui existent entre des entités aux caractéristiques (A, B, C, D, E) ainsi distribuées : ABCD, ABCE, ABDE, ACDE, BCDE.

Cf. aussi Grammaire philosophique, 68 …

Cf. aussi Recherches philosophiques, §83 :

Nous pouvons très bien imaginer des gens qui s’amusent avec un ballon dans un pré. Ils commencent à jouer à différents jeux existants ; il y en a certains qu’ils ne mènent pas à terme, et dans l’intervalle, ils lancent le ballon en l’air au hasard, et pour s’amuser, ils se pourchassent avec le ballon, s’en servent comme d’un projectile, etc. Après quoi quelqu’un déclare : Ces gens-là jouent sans interruption à un jeu de ballon, et à chaque lancer, ils suivent donc des règles déterminées.

§67

Ces ressemblances qui se chevauchent et s’entrecroisent peuvent être qualifiées d’ « air de famille » : les jeux forment une « famille » (et non une unité homogène définie par une essence).

Il en va de même de ce que nous appelons « nombre ».

Liens de parenté directs et indirects : tel nombre entier a un lien direct avec tel autre nombre entier, et indirects avec d’autres nombres non entiers (décimaux, réels, etc.).

La « solidité » du sens du mot « nombre » ou « jeu » ne tient pas à un trait commun essentiel, mais à cet enchevêtrement de parentés (métaphore du fil composé de plusieurs fibres qui se chevauchent).

Objection repoussée : cet enchevêtrement ne peut pas lui-même tenir lieu d’essence.

§68

Objection (guillemets) : cela revient à définir un concept comme la « somme logique de ces différents concepts apparentés ».

Réponse : pas nécessairement, car la « circonscription » stricte du champ d’extension d’un concept est certes possible, mais ne s’impose pas, le concept pouvant être employé sans difficulté en l’absence d’une définition stricte (souplesse du concept). L’extension d’un concept est ouverte : un nouveau nombre – ou jeu -, d’un type nouveau (un nouveau sous-concept), pourrait être ajouté sans altérer le concept lui-même.

Nouvelle objection : cette indétermination conceptuelle empêcherait l’application réglée du mot.

Réponse : constate qu’aucun jeu n’est délimité « sous tous rapports, par des règles », et cela n’empêche pourtant pas d’y jouer.

cf. RP, §100 : « du vague dans les règles » est possible.

§69

Cette relative indétermination semble faire obstacle à l’explication de ce qu’est un jeu à autrui.

En réalité, il nous suffit de décrire certains jeux particuliers – de donner des exemples, des échantillons – et d’ajouter que d’autres leur ressemblent.

Nous ne pouvons pas en dire davantage, non parce que nous ignorons l’essence du jeu – les limites strictes -, mais parce que cette essence n’existe pas : « Si nous n’en connaissons pas les limites, c’est qu’aucune n’a été tracée »

Il est possible d’en tracer une ou une autre : mais alors toujours dans un but particulier.

Et le fait de tracer une limite précise dans un but particulier n’est pas une condition de l’emploi du mot et du concept.

Ainsi, on pouvait et on peut employer l’expression de mesure « 1 pas » sans avoir besoin de savoir que 1 pas = 75 cm.

Hacker : « Les choses ne nous sont pas données rangées en types naturels dont les limites sont fixées par un ensemble de propriétés métaphysiquement simples. » (329).

§70

Cette relative indétermination montre que l’on ne sait pas ce qu’est un jeu lorsqu’on emploie le mot.

Réponses : aucune description factuelle ne nécessite de définitions strictes, l’inexactitude de nos dénominations n’empêche pas leur emploi pertinent.

De plus, il est possible de donner une explication de ce que l’on veut dire autrement que par des définitions conceptuelles, par ex. en représentant la chose par un dessin y ressemblant (tout en l’associant au mot).

Il y a donc des critères de compréhension et des moyens d’explication du sens d’une phrase qui ne consistent pas dans la définition de ses constituants.

Expliquer (Erklärung) le sens d’un mot ou d’une phrase ≠ définir (Definition) le mot ou les mots constituant la phrase : c’est l’explication, et non la définition, qui est le corrélat de la compréhension (Verstehen) (cf. Big Typescript, 3) ; être capable d’expliquer – d’une manière ou d’une autre – le sens d’un mot est un critère de la compréhension, mais être incapable de le définir n’est pas un critère de la non-compréhension.

Quant au critère de la précision, il doit être ici bien compris : lorsque, pour expliquer ma phrase, je dis qu’elle signifie que le sol ressemblait précisément à ce que montre mon dessin (plutôt que « à peu près »), le dessin reste un paradigme ; l’explication n’explique pas ce qui était précisément sur le sol, mais ce que la phrase veut précisément dire, ce qu’elle sert à faire quand on l’emploie (décrire le sol de telle et telle manière).

Encadré : le problème de ce qui est visé implicitement…

§71

Objection : « un concept aux contours flous », « un concept flou est-il vraiment un concept ? »

S’oppose à la condition posée par Frege de la complétude de la définition conceptuelle et de la détermination du sens (requise également dans le TLP) : la « circonscription » du concept.

Réponse : un concept (un nom) n’a pas besoin d’être nettement circonscrit pour fonctionner.

Il suffit souvent de montrer ou de décrire un (ou plusieurs) exemple(s), pour expliquer et faire comprendre le concept (= montrer les manière de s’en servir).

Inversement, la stricte délimitation – la « netteté » d’un concept – n’implique pas son efficacité la photographie floue peut être parfois d’un meilleur usage que la photographie nette.

L’explication d’un concept est comparable au fait d’indiquer un endroit en le pointant du doigt, plutôt que de dessiner sa frontière : indiquer les places qu’il peut occuper dans des jeux de langage.

Comprendre ≠ pouvoir expliquer, avoir entendu une explication ou une définition.

§72 – §74 : « Voir ce qui est commun » et les échantillons généraux

§72

« voir ce qui est commun », 3 cas d’explication d’un nom de couleur :

  • des images multicolores, comportant toutes la couleur « ocre » en elles (parmi d’autres couleurs)
  • des figures de formes différentes toutes de couleur « ocre » (sans autre couleur)
  • des échantillons de nuances de « bleu »

Il y a une variété de critères pour « voir ce qui est commun », et « voir ce qui est commun » à un ensemble de paradigmes n’est pas un préalable nécessaire pour comprendre un mot/concept.

C’est au contraire l’usage correct du mot/concept dans un certain contexte qui témoigne du « voir ce qui est commun ».

Lien entre la notion de « ressemblance de famille » et le nominalisme.

§73

Le paragraphe commence par mettre en garde contre les conclusions qu’on serait tenter de tirer lorsqu’on compare l’explication d’un mot avec la désignation d’échantillons (en effet, les analogies doivent être maniées avec précaution) : ce qui amène deux problèmes.

D’une part, comment l’explication par référence à un échantillon concret intervient-elle dans les applications de l’expression expliquée, comment devient-elle par la suite une règle à suivre ?

Réponse habituelle : comprendre le sens d’un mot serait « avoir à l’esprit un concept de ce qui a été expliqué, c’est-à-dire un échantillon ou une image », image mentale toujours disponible et convoquée à chaque emploi du mot. Une sorte d’échantillon privé.

D’autre part, cette image dans l’esprit devrait être l’image de ce qu’il y a de commun à tous les exemplaires déterminés relevant du concept, ce qu’il y a de commun à toutes les nuances de vert ou à toutes les formes de feuille : une sorte de schéma du « pur » vert ou de la « pure » feuille.

Autrement dit, accompagnant l’usage du langage, il y aurait la visée intérieure d’une essence.

Peut-il exister de tels « échantillons généraux » ?

En effet, tout échantillon est un objet particulier qui doit servir de standard général pour l’application correcte d’un mot pour une gamme infinie de cas : comment cette généralité se construit-elle à partir de la corrélation d’un mot avec une particularité concrète ?

Quelle serait la forme d’un échantillon de feuille représentant ce qui il y a de commun à toutes les formes de feuille ? La forme de toute forme ?

Sans doute un échantillon ou une image peuvent être compris comme un tel « schéma » général – c’est-à-dire jouer le rôle d’une règle générale, mais cela ne tient qu’à la manière dont nous les appliquons : en tant que tels, ils restent des échantillons déterminés et particuliers. Une image schématique n’est pas une image spéciale ayant des propriétés extraordinaires mais une image comme une autre utilisée d’une certaine manière.

Ces échantillons ont également d’autres caractéristiques – par ex. l’échantillon de couleur a une forme, ou l’échantillon de feuille une couleur – qu’on pourrait caractériser d’inessentielles mais qui ne peuvent être éliminées : et ces caractéristiques peuvent toujours être prises, à raison ou à tort, pour des déterminations essentielles de ce pour quoi l’échantillon vaut. Dans tous les cas, c’est l’usage qui décide.

§74

Peut-être lu comme la réponse à une dernière objection, de nature psychologique.

Objection : une feuille particulière peut servir d’échantillon « général » lorsqu’elle et parce qu’elle est « vue » comme telle.

Réponse : mais c’est cette possibilité de « voir » une feuille comme échantillon général qui dépend justement de la capacité d’utiliser des échantillons, et non l’inverse. Voir quelque chose comme échantillon suppose de pouvoir et savoir utiliser quelque chose comme échantillon.