Ces paragraphes achèvent la longue section consacrée au suivi des règles qui occupe les §185 à 242 : cf. commentaire des §185 à 202 et commentaire des §203 à 237.
§238-239 : l’évidence acquise de la règle
Toutes les métaphores et impressions que nous avons tendance à utiliser pour décrire et comprendre la « magie » – le mystère apparent – des règles et de leur suivi, ne nous viennent que lorsque la règle est profondément acquise et que nous la suivons presque machinalement.
Et au bout du compte, c’est précisément cet apprentissage qui suffit à expliquer le suivi des règles, sans tomber dans le pseudo-paradoxe évoqué au §202 ni dans le « scepticisme » de la lecture krikpéenne.
§238
La maîtrise de la règle s’accompagne d’une forme d’évidence : un « cela va de soi » pour moi.
Mais quels sont les critères de cette évidence ?
§239
Interlocuteur de W : soutient qu’une image de « rouge » survient dans l’esprit du sujet – comme un paradigme ou échantillon privé de rouge – et que c’est elle qui sert à garantir l’emploi correct du mot « rouge » à chaque occasion (comme s’il s’agissait d’une sorte d’ostension privée).
Objection de W. : comment cette supposée image est-elle reconnue elle-même comme étant image de/du rouge ? L’hypothèse de l’image mentale ne résout pas le problème qu’elle est censée résoudre : critère incomplet.
L’image mentale ne constitue en rien une « explication de l’essence de la désignation par un mot » : au mieux elle serait une définition.
C’est l’évidence acquise – une forme d’automatisme, une compétence acquise par apprentissage – qui assure directement le suivi de la règle, comme s’il s’agissait de rails, sans avoir besoin de passer par une hypothétique image mentale intermédiaire.
§240-242 : l’exigence d’un accord interpersonnel substantiel
Cette évidence n’est pas seulement ni fondamentalement subjective : elle implique et suppose un certain « consensus de forme de vie » (lui-même garanti par les dimensions collectives, socio-culturelles, des apprentissages humains).
§240
Un certain accord collectif est impliqué par l’idée de règle.
Pas de querelle par ex. chez les mathématiciens sur l’application d’une formule algébrique : il y a là un « cadre qui permet à notre langage de fonctionner ».
§241
Objection anti-relativiste : cette idée d’accord collectif donne l’impression que le vrai et le faux ne seraient le résultat d’un accord décidé entre les hommes (conventionnalisme, idéalisme linguistique).
Réponse subtile de W. : le vrai et le faux n’ont de sens qu’à l’intérieur du langage (seule une proposition peut être vraie / fausse) ; c’est à ce niveau là – le « cadre » – que réside si l’on veut la « convention », l’accord convenu ; mais cet accord « n’est pas un consensus d’opinion, mais de forme de vie ».
Cf. Cours sur les fondements des mathématiques (p. 187) cité dans la note de l’édition française des RP (p. 341).
Confusion entre deux jeux de langage : « Dans le cas de l’idéalisme linguistique, on confond, selon la comparaison de Wittgenstein au §241 des Recherches, l’opération d’instaurer un système de mesure (de fixer par exemple l’unité de mesure) et l’opération d’appliquer ce système » (V. Descombes, « Le consensus humain décide-t-il du vrai et du faux ? », dans É. Rigal (dir.), Wittgenstein, état des lieux, p. 191-205).
Le système de mesure est conventionnel : une fois instauré, les mesures qu’on effectue avec ce système ne le sont pas. Le système lui-même ne donne lieu à aucune querelle, mais sa mise en œuvre peut être sujette à « opinions » et « querelles » : « ce mur est plus long de 5 centimètres que celui-ci » est un énoncé susceptible d’être vrai ou faux (et objet d’opinions divergentes) ; « 1 mètre est équivalent à 100 cm » ne l’est pas.
§242
Il faut distinguer accord sur la méthode (règle, définition) et accord sur les résultats de la mise en œuvre de la méthode (application, jugement), et, en réalité, les deux accords sont nécessaires à la « compréhension mutuelle au moyen du langage ».
Appliquer à ce que nous appelons « mesurer » :
« C’est une chose de décrire une méthode de mesure, et c’en est une autre de trouver et de formuler les résultats d’une mesure. Mais ce que nous nommons “mesurer” est également déterminé par une certaine constance dans le résultat des mesures. »
Autrement dit, même les jugements, ici les résultats des mesures, sont soumis à une forme d’accord : l’application empirique de la règle a elle aussi une forme d’objectivité, et elle entre en jeu également dans l’accord objectif sur les définitions.
Cf. aussi RFM, 342 :
« Le phénomène du langage repose sur la régularité, sur l’accord dans l’action. Il est donc primordial que nous soyons tous, ou presque, d’accord sur certains points. Je peux, par exemple, être quasiment certain que la couleur de cet objet sera qualifiée de « verte » par la grande majorité des personnes qui le verront. On dit que, pour communiquer, les gens doivent s’accorder sur le sens des mots. Mais le critère de cet accord ne se limite pas aux définitions, par exemple aux définitions ostensives ; il englobe également les jugements. Il est essentiel à la communication que nous partagions un grand nombre de jugements. »
Hacker : « Pourquoi l’accord sur les jugements est-il essentiel à la communication par le langage ? Le § 242 n’en donne qu’un aperçu. Ce que nous appelons « mesure » est en partie déterminé par une certaine constance dans les résultats de la mesure. De même, ce que nous appelons « communication » doit être en partie déterminé par une certaine constance (consensus) quant à ce qui est vrai (et ce qui est faux). Pourquoi ? Parce que les définitions – ou plutôt les explications du sens – sont des règles d’usage des mots, et parce que la compréhension d’une règle se manifeste de deux manières : en la paraphrasant et en l’expliquant, et en l’appliquant ou en la suivant dans la pratique (par exemple, en formulant des jugements empiriques ou en donnant des descriptions (§ 240)). (…) La définition ou l’explication du sens, de la même manière que leur accord sur la signification d’un mot, se manifeste par leur convergence générale vers les mêmes conclusions quant à son application. L’accord sur les définitions n’est pas totalement indépendant de l’accord sur les jugements. En effet, l’accord sur la vérité est un critère de compréhension partagée de l’explication du sens de l’expression concernée, et donc un critère d’accord sur sa signification. »
