Lecture des §185 à 202 – Qu’est-ce que suivre une règle ? (1)

Le §185 ouvre une longue séquence des Recherches consacrée à l’examen de ce que c’est – ce que l’on entend par – « suivre une règle ».

Baker et Hacker nomment l’ensemble des §185 à 242 « Following a rule », dans le 2e volume de leur commentaire analytique des RP, intitulé Wittgenstein: Rules, Grammar and Necessity, qui leur est entièrement consacré.

Les §185 à 202 vont conduire au cœur d’une sorte de « paradoxe » (§201).

Le paradoxe tient à la concurrence entre deux conceptions de la règle, qui paraissent les deux seules concevables : une conception « platoniste » selon laquelle la règle est comparable à des « rails » qui imposent de manière rigide leur suivi ; une conception « interprétativiste » ou relativiste, selon laquelle la règle doit toujours être interprétée. La seconde semble vider complètement l’idée de règle et d’accord avec une règle, et conduire à un scepticisme à l’égard de l’idée de règle (ce scepticisme de la règle que Kripke a mis en valeur et cherché à résoudre, par une solution elle-même sceptique).

Saul Kripke : Règles et Langage privé. Introduction au paradoxe de Wittgenstein (1982)

Mais ce paradoxe, et sa conséquence sceptique, relèvent avant tout pour Wittgenstein d’une illusion, reposant sur une « méprise » et un « penchant » typiquement « philosophique » (§201), contre lesquels Wittgenstein veut justement nous prémunir. Cette lecture est celle, notamment, de Sandra Laugier (« Où se trouvent les règles », in Lire les Recherches philosophiques de Wittgenstein, Vrin, 2009).

1 – « tous les passages sont déterminés » (§185-192)

§185-187 : retour à l’ex. du §143

§185

Retour à l’exemple du §143 : suite des nombres entiers naturels.

Généralisation : apprentissage de l’opération « + n ».

Supposons que la poursuite de « + 2 » soit correcte jusqu’à 1000, mais plus après : à partir de 1000, l’élève passerait à « + 4 ».

Comment faire comprendre l’erreur ?

Répéter la règle ne servirait à rien : car il se pourrait que l’élève ait compris la règle « + 2 » comme signifiant « + 2 jusqu’à 1000, + 4 jusqu’à 2000, etc. ». De même, le geste ostensif de la main (montrer du doigt) pourrait être compris à l’envers, comme indiquant la direction opposée.

La règle peut toujours – semble toujours devoir – être interprétée, réinterprétée, à chaque étape.

Aucune règle ne porte avec elle, d’emblée, la garantie de son interprétation correcte : c’est-à-dire ne détermine ce qui s’accorde ou non avec elle.

§186

Echange entre W. et son interlocuteur.

Interlocuteur de Wittgenstein (guillemets) : l’accord avec la règle doit donc être réitéré, confirmé pour chaque cas, par le biais d’une nouvelle saisie ou intuition de la règle. A chaque étape, l’action – le « pas » – doit être faite en conformité avec la règle et vérifiée par elle.

Réponse de W. : mais comment ? Est-ce à dire que l’énoncé de l’ordre / règle contenait déjà implicitement l’énoncé de tous les cas (1002 après 1000, 1868 après 1866, etc.), qui sont en nombre infini ?

Interlocuteur : non, bien sûr ! Je n’ai pas parcouru tous les cas possibles, mais indiqué comment écrire le nombre suivant à partir du nombre précédent ; non pas « tous » les cas, mais « chaque » cas (de manière récurrente).

Autrement dit, l’ordre donné montrerait de lui-même qu’il faut faire chaque fois la même chose d’un nombre à l’autre : et l’intuition répétée de la règle garantirait que passer de 1000 à 1002 soit reconnu comme le même passage que de passer de 998 à 1000 (donc l’accord de chaque pas avec la règle).

Réponse de W. : mais cela ne change rien au problème posé, qui est de savoir ce que signifie et détermine, à chaque étape, « être en accord » avec la règle ; le recours à l’intuition présuppose justement ce qui est en question (comment la règle détermine ce qui est en accord avec elle ?).

« Au lieu de dire qu’en chaque point une intuition est nécessaire, il serait presque plus correct de dire qu’en chaque point une nouvelle décision est nécessaire. » : car à chaque pas, il ne suffit pas de saisir la règle mais en quelque sorte de « décider » comment l’appliquer ou l’interpréter (à cette étape).

« Presque plus correct » : évite l’idée que la compréhension de la règle nous pousse, nous détermine d’elle-même à la suivre de manière correcte ; néanmoins confus : car aucun acte de délibération ni de choix n’a vraiment lieu : nous le faisons, tout simplement (probablement par habitude, dressage : cf. §189).

§187

Objection de l’interlocuteur : « je savais déjà, au moment où je lui ai donné cet ordre, qu’il devait écrire 1 002 après 1 000 ».

Réponse de W. :

  • c’est indubitable, d’un certain point de vue : l’ordre donné à travers la formule algébrique impliquait la possibilité d’appliquer la formule à tel ou tel cas particulier.
  • mais, erreur possible à éviter quant à la grammaire de « savoir » dans cet usage de l’expression (« savoir » en tant que capacité).

« Ton « Je savais déjà à ce moment-là… » signifiait à peu près : « Si l’on m’avait demandé à ce moment-là quel nombre il devait écrire après 1 000, j’aurais répondu “1 002” »

Il s’agit donc d’une « supposition », d’une hypothèse (au conditionnel) et non de l’énoncé (catégorique, assertorique) d’un fait passé.

§188-192 : la grammaire du verbe « déterminer »

§188

Erreur de grammaire : « Tu croyais que cette compréhension de l’ordre avait déjà, à sa façon, effectué tous ces passages ».

« Et ces passages semblaient être prédéterminés, anticipés, d’une manière unique en son genre, — comme seule la compréhension peut anticiper la réalité. »

Illusion d’atteindre et de déterminer la réalité, les faits, avant même qu’ils aient effectivement lieu.

Cette illusion d’anticipation – mystérieuse : « d’une manière unique en son genre » – de la réalité par la pensée se produit avec tous les verbes d’intention : Un ordre semble anticiper sa propre exécution, en ordonnant précisément ce qui est ensuite réalisé. Un souhait ou une attente détermine dès maintenant ce qui le réalisera plus tard. Une intention anticipe l’avenir, puisque j’ai l’intention dès maintenant de faire précisément ce que je ferai plus tard. Telle une boule de cristal, mon intention semble contenir une image de ce que je ferai par la suite.

§189

Objection : tous les passages sont bien déterminés par les formules algébriques, non ? Tout n’est pas permis quand même !

Réponse de W.

Erreur de grammaire sur l’emploi de cette expression (« déterminés ») : il faut bien comprendre ce qu’elle signifie lorsqu’on l’emploie ainsi.

On ne l’emploie pas pour dire que les formules algébriques contiennent ou fixent réellement – et a priori – tous leurs cas d’application correcte en elles.

On l’emploie plutôt pour décrire le résultat d’un dressage réussi, d’un comportement normatif : « déterminés » veut dire ici que des hommes bien dressés (éduqués, maîtrisant la technique) devraient appliquer correctement la formule aux cas particuliers ; tous et de la même manière. Mais on ne l’emploiera pas à propos d’hommes qui n’ont pas acquis cette capacité (la manière d’appliquer la règle leur échappe), ni non plus à propos d’hommes qui l’appliqueraient chacun à sa manière (la manière de l’appliquer n’est pas commune).

Remarque sur « tous » : apparaît ici la dimension publique (commune) de toute règle (qui sera confirmée aux §199-202).

L’expression « détermine tous les passages » pourrait avoir cependant un autre sens, de nature grammaticale et a priori.

Il y plusieurs types de « formules » et d’usages de formules algébriques : par ex. y = x2 est d’un autre type que y ≠ x2.

  • de « y = x» on peut dire qu’elle « détermine tous les passages » (= pour tout x, elle détermine univoquement la valeur de y) ; c’est bien une vérité grammaticale, mais parce que cette expression porte alors sur la formule elle-même (pas sur son emploi en tant que règle à suivre).
  • de «  y ≠ x», au contraire, on ne peut pas dire qu’elle « détermine tous les passages » (elle ne permet pas de déterminer la valeur de y) : elle est d’un autre type.

Dans ces deux cas, le point important est que l’expression « détermine » porte sur le type de formule (et permet de distinguer, justement, leur type respectif) : elle ne porte pas sur l’application de la formule en tant que règle à suivre ; elle ne prétend pas expliquer ce qui permet de prolonger une suite (l’accord à chaque pas).

Il faut donc clarifier la grammaire du verbe « déterminer », ou plutôt ses grammaires selon ses différents emplois. Lorsqu’on le fait, l’apparent mystère de la règle disparaît.

§190

Il faut donc dire : la manière dont la formule est comprise par l’élève détermine les passages à effectuer (non la formule elle-même, ni non plus ce que l’instructeur – qui sait déjà comment l’appliquer – a en tête).

C’est ce que montre l’exemple de la formule dont un des signes est inconnue de celui qui la reçoit et doit l’appliquer : « x ! 2 » (où le sens de « ! » est inconnu).

Tant que ce signe n’est pas compris d’une manière ou d’une autre (par l’élève), l’application est impossible : du coup, la question de l’accord et de sa détermination ne se pose même pas.

Mais qu’est-ce qui fait que la formule est comprise – interprétée – de telle manière plutôt que de telle autre ? D’où vient le sens déterminé que nous lui attribuons ?

Réponse prudente de W. : « Peut-être la manière dont nous l’employons constamment — la manière dont on nous a appris à l’employer. »

Autrement dit, rien d’autre, dans bien des cas, que l’habitude acquise par l’apprentissage : en elle-même aucune formule ne contient son sens ; il faut qu’on nous l’ait enseigné.

« C’est ainsi que la compréhension peut prédéterminer les passages à effectuer. » : la compréhension acquise de la formule prédétermine son application, et le fait que celle-ci puisse être correcte ou non.

§191-192 : « saisir d’un coup l’usage d’un mot »

Retour à la question de l’emploi d’un mot (car connaître un mot c’est suivre la règle de son emploi).

Même problème dans l’expression : « saisir d’un coup l’usage du mot dans son intégralité » (tous ses cas pertinents d’emploi).

Cette expression avait déjà été examinée aux §138-139.

Que signifie ici « saisir » ? Qu’entend par « saisir d’un coup » ?

Tout cela est métaphorique et confus.

« Mais as-tu pour cela un modèle ? Non. Seul ce mode d’expression se présente à nous. Comme le résultat d’images qui se croisent. »

Nous n’avons pas de « modèle » – encore moins unique – pour expliquer le sens de cette expression. Celle-ci nous vient à l’esprit, parmi d’autres images trompeuses.

§192 : « Tu n’as pas de modèle de ce fait hors norme, mais tu es tenté d’employer une expression hors norme. (On pourrait parler ici de superlatif philosophique.) »

Il est donc nécessaire de clarifier ses usages, pour éviter sa confusion : en un sens, on peut dire qu’on saisit d’un coup tous les emplois pertinents d’un mot (si on entend par là : l’apprentissage approfondi et réussi du mot fait que nous l’employons toujours ou la plupart du temps de manière correcte ; nous savons l’employer) ; en un autre sens, on ne peut pas le dire (si on entend par là : le mot, de lui-même, a une signification essentielle qui détermine a priori tous ses usages, et cette signification nous contraint à l’employer chaque fois à bon escient).

Le §197 clarifiera davantage encore cette confusion et dissipera l’embarras – le sentiment d’étrangeté – qui l’accompagne : 

«  C’est comme si nous pouvions saisir d’un coup l’emploi d’un mot dans son intégralité. » — Nous disons en effet que nous le faisons. C’est-à-dire qu’il nous arrive de décrire par ces mots ce que nous faisons. Mais il n’y a rien d’étonnant, ni d’étrange, dans ce qui se produit là. Cela ne devient étrange que lorsque nous en venons à croire que le développement futur doit, d’une certaine façon, être déjà présent dans l’acte de saisie, alors qu’il n’y est pas présent. — Car nous disons qu’il n’y a aucun doute sur le fait que nous comprenons le mot, mais que par ailleurs la signification du mot se trouve dans son usage. »

Il n’y a pas de contradiction entre les deux derniers énoncés, bien compris.

2 – machine et étrangeté (§193-197)

§193-194 : la machine-symbole

Un modèle peut être semble-t-il invoqué : la machine.

Nous avons tendance à penser le normatif (loi, règle) sur le modèle du mécanique. Et de plus, nous pensons le mécanique de manière en quelque sorte superlative ou idéalisée.

§193

« La machine comme symbole de son mode d’action » : l’image de la machine nous permet de symboliser le mode d’action d’une chose pour laquelle tous les mouvements seraient déjà déterminés d’avance, et comme « déjà présents ». La machine (symbole) « semble déjà contenir en elle son mode d’action », et la connaître serait saisir d’un coup tous ses mouvements :

« Nous sommes enclins à comparer les mouvements futurs de la machine, dans ce qu’ils ont de déterminé, à des objets qui se trouvent déjà dans un coffre où nous irions les prendre. »

Cette image en entraine d’autres (cf. les « images qui se croisent » du §191) :

« Nous pourrions dire que la machine, ou plutôt son image, est le point de départ d’une série d’images que nous avons appris à dériver de cette première image. »

Or cette image produit en nous une impression d’étrangeté, de mystère, car elle entre en contradiction avec la pratique, qui montre qu’une machine réelle peut évidemment se comporter autrement. La machine-symbole apparaît beaucoup plus strictement déterminée que la machine réelle.

Question de la « possibilité », qui apparaît comme un mystérieux « déjà présent » :

« Comme s’il ne suffisait pas que ces mouvements soient prédéterminés empiriquement mais qu’il fallait que — en un sens mystérieux — ils soient vraiment déjà présents. »

Mais ce mystère ne surgit que parce que nous confondons ici détermination au sens causal (machine réelle) et détermination au sens grammatical (machine symbole / idéale).

§194

Qu’appelle-t-on au juste la « possibilité du mouvement » ?

« La possibilité du mouvement serait plutôt comme une ombre du mouvement lui-même. »

Autrement dit, nous avons tendance à nous représenter la possibilité comme une quasi-réalité : nous disons qu’une machine possède telle ou telle possibilité de mouvement, qu’elle peut faire telle ou telle chose – et cette forme de représentation donne l’impression que les possibilités coexistent avec la réalité de manière diffuse, comme si elles étaient des états intermédiaires (« ombre »).

Cf. plus haut déjà la signification comme « ombre » (la pensée, le sens conçus comme « l’ombre » d’un fait dans le Cahier bleu, cité dans le commentaire du §94). 

Voilà où nous portent « les vagues du langage » :

« Lorsque nous philosophons, nous ressemblons à des sauvages, à des primitifs qui entendent les modes d’expression d’hommes civilisés, les interprètent de travers, et tirent ensuite de leurs interprétations les conclusions les plus étranges. »

Pas de problème dans la pratique, seulement quand nous philosophons :

« Nous faisons attention aux modes d’expression que nous employons pour parler de ces choses-là, mais nous ne les comprenons pas, et nous les interprétons de travers. Lorsque nous philosophons, nous ressemblons à des sauvages, à des primitifs qui entendent les modes d’expression d’hommes civilisés, les interprètent de travers, et tirent ensuite de leurs interprétations les conclusions les plus étranges. »

Nous devenons étrangers à nous-mêmes, à notre propre forme de vie.

§195-197 : le sentiment d’étrangeté

§195

« la phrase ne paraît étrange que si on imagine un autre jeu de langage que celui dans lequel nous l’utilisons effectivement »

§196

Etrange

§197

Etrange seulement lorsque …

3 – le pseudo paradoxe sceptique de la règle (§198-202)

§198

On en arrive au scepticisme : « Quoi que je fasse, cela est néanmoins conciliable avec la règle selon une certaine interprétation. »

Il faudrait dire :

« Toute interprétation reste en suspens, avec ce qu’elle interprète ; elle ne peut servir d’appui à ce qu’elle interprète. Les interprétations à elles seules ne déterminent pas la signification. »

Dressage.

Mais invoquer le dressage ne semble donner qu’une explication causale : cela ne donne pas « en quoi suivre-le-signe consiste vraiment ».

Réponse : pas seulement, « car j’ai également indiqué qu’on ne se dirige d’après un panneau indicateur que pour autant qu’il existe un usage constant, une coutume »

§199-202 : impossibilité de la règle privée

§199

Robinson

Un seul homme, une seule fois, impossible : « suivre une règle » relève d’une « coutume », « usage », « institution ».

§200

« nous dirions » qu’ils jouent aux échecs : depuis nos coutumes.

Inversement, depuis leurs coutumes, nous ne le dirions pas.

§201

Il y avait un « paradoxe » : « Une règle ne pourrait déterminer aucune manière d’agir, étant donné que toute manière d’agir peut être mise en accord avec la règle. »

Issue apparente : scepticisme.

Mais en fait « méprise » et « penchant » : régression à l’infini des interprétations.

Réponse : « il y a une appréhension de la règle qui n’est pas une interprétation, mais qui se manifeste dans ce que nous appelons “suivre la règle” et “l’enfreindre” selon les cas de son application »

Suivre une règle n’est pas l’interpréter : « nous ne devrions appeler “interprétation” que la substitution d’une expression de la règle à une autre. »

§202

« suivre la règle” est une pratique »

D’où l’impossibilité de la règle privée : «  Croire que l’on suit la règle n’est pas la suivre. C’est donc aussi qu’on ne peut pas suivre la règle privatim ; sinon croire que l’on suit la règle serait la même chose que la suivre. »