Lecture des §179 à 184 : la grammaire complexe des capacités

Ces paragraphes poursuivent et terminent, temporairement, la réflexion ouverte au §150, sur la « grammaire » des capacités : « La grammaire du mot “savoir” est à l’évidence étroitement apparentée à la grammaire du mot “pouvoir”, “être capable de”, mais aussi à celle du mot “comprendre”. (“Maîtriser” une technique.) »

A quelles conditions, selon quels critères, à quel moment peut-on dire que quelqu’un sait ou sait faire quelque chose ? Utiliser un mot, parcourir la suite des nombres entiers, lire (oraliser un texte), etc.

La réponse globale de Wittgenstein – énoncée clairement au §182 – est qu’on ne peut pas répondre de manière simple, unique et univoque à cette question trop générale. Il y a des cas divers, selon les circonstances, les contextes et les usages. Et, en tout cas, il faut se départir d’images trompeuses, notamment celle d’un mécanisme intérieur, mental – ou neuronal, analogue à celui d’un piano mécanique, se tenant derrière l’acte lui-même et l’accompagnant.

1 – Retour au §151 (§179-181)

§179

Suite des nombres 1, 5, 11, 19, 29… et mise en lumière de la diversité des cas possibles.

Point admis ici par W. : « il existe un rapport entre le fait qu’il a soudain trouvé la formule — qu’il l’a dite ou écrite — et le fait qu’il a effectivement continué la suite »

Mais cela n’implique pas pour autant que ce soit le ressenti d’une expérience de guidage – en l’occurence par la formule – qui explique le sens de l’expression « je sais continuer… ».

Cette expression ne constitue pas « un abrégé de la description de toutes les circonstances qui constituent la scène où s’insère notre jeu de langage ».

Cette expression a différents sens selon ses usages, dans certaines circonstances : il s’agit d’une «  famille de jeux de langage ».

Cf. plus loin §321 :

«  Que se passe-t-il quand quelqu’un comprend soudain quelque chose ? » — La question est mal posée. S’il s’agit d’une question sur la signification de l’expression “comprendre soudain”, y répondre ne consiste pas à indiquer un processus que nous nommons ainsi. »

Baker : « La question cruciale que nous oublions lorsque nous décrivons ces différentes expériences est la suivante : quel est le critère d’identité de ces expériences, c’est-à-dire sur quels fondements pouvons-nous affirmer qu’il s’agit d’expériences (d’accompagnements) de compréhension soudaine ? » (350)

§180

On ne peut pas appeler ces mots «  description d’un état psychique  », du moins pas dans tous les cas.

Ces mots sont plutôt un « signal », dont la pratique (la poursuite réussie ou non) montre qu’ils sont alors employés ou non à bon escient : un signal comme lever la main à l’école (« je sais ! »).

Ce « savoir » ne sera confirmé que par des actes subséquents. L’expression n’est pas jugée pertinente en nous référant à des motifs ou des preuves qui justifieraient son utilisation : « c’est par ce qu’il continue à faire que nous jugeons si le signal a été correctement appliqué ».

Et encore… car on peut avoir une capacité, et néanmoins échouer à la mettre en œuvre à tel ou tel moment (cf. paragraphe suivant).

§181

Examinons que la mise en œuvre d’une capacité revendiquée échoue : que peut-on alors dire de la capacité revendiquée ?

Deux types de cas, si la phrase est dite mais non accompagnée de la réussite de la poursuite :

  1. la phrase était fausse (déjà) : la capacité n’était pas acquise
  2. la phrase était vraie (alors) : la capacité a été perdue

Ceci montre – surtout le 2e cas – que l’affirmation « Je peux continuer » n’est pas une prédiction qui serait dans tous les cas invalidée par un échec ultérieur : « je peux continuer » n’a pas le même sens que « je vais réussir à continuer ».

Il se peut qu’une personne ayant indiqué être capable et prête – à juste titre – se trouve ensuite incapable d’accomplir la tâche en question. Il arrive parfois qu’une personne, après avoir affirmé pouvoir continuer, le puisse réellement, mais qu’un imprévu l’en empêche.

2 – La confusion des rôles (§182-184)

§182

Sorte de conclusion générale de l’examen de la grammaire des capacités entamée au §150.

« La grammaire de “convenir”, “être capable” et “comprendre” » est complexe et multiple.

Généralisation (au delà de « pouvoir continuer » par ex. une suite : car “convenir”, “être capable” et “comprendre” impliquent tous un « pouvoir continuer »).

D’abord des « possibilités » ou « pouvoirs » inanimés ; puis de véritables « capacités » (abilities).

  1. Quand dit-on qu’un cylindre Z s’insère dans – « convient à », fit, passe, s’adapte à – un cylindre creux H ? Uniquement lorsque C est actuellement enfoncé dans H ? Non. Cela impliquerait une réduction illégitime de la puissance à son exercice : effectuer suppose certes de pouvoir effectuer (au moins en un sens : le réel ne peut pas être impossible), mais pouvoir n’implique pas toujours d’effectuer.
  2. Quels critères permettent de dire que Z a cessé de s’insérer dans – de « convenir à » – H à l’instant t ? Ils sont divers : par exemple, H s’est contracté ou a été endommagé par un choc à l’instant t ; Z s’est dilaté ou a été déformé de la même manière à l’instant t.
  3. Quels sont les critères d’une variation de poids d’un corps à l’instant t (même si son poids n’est pas mesuré sur une balance à l’instant t), de la perte ou de l’augmentation de poids ? Ils sont divers : par exemple, perte ou gain de matière constitutive à l’instant t, accélération très rapide (changement du poids apparent, mesuré par la balance).
  4. Quels critères permettent de dire quand j’ai cessé de savoir un poème par cœur ? Plus largement : dans quel(s) cas cela -a-t-il un sens d’assigner un moment temporel à la perte d’une capacité ? Principalement, lorsque et si un événement causal peut être associé à une telle perte (par ex. un coup sur la tête). Mais pas dans tous les cas : par ex., si j’oublie (temporairement) le poème – j’ai un trou de mémoire -, cela n’a pas vraiment de sens. Dans ce cas, peut-on même dire que j’ai perdu la connaissance de ce poème ?
  5. Quels critères permettent de dire que je suis incapable – ou devenu incapable – de soulever tel ou tel poids ? Je peux être capable de soulever un poids de 20Kg, mais me trouver de fait dans une situation où je n’y parviens pas : par ex., parce que mon bras actuellement me fait mal. Mais dans ce cas on ne dirait pas que j’ai perdu cette capacité que j’avais auparavant (je ne peux pas actuellement exercer une capacité que j’ai toujours) : en revanche, on pourrait le dire si je n’ai plus de bras du tout.

Ainsi, « la grammaire de “convenir”, “être capable” et “comprendre” » est complexe et multiple, c’est-à-dire varie selon nos jeux de langage, dépend du « rôle » que jouent chaque fois ces expressions :

« Les critères de la “convenance”, de la “capacité” et de la “compréhension” auxquels nous accordons de la valeur sont beaucoup plus compliqués qu’il n’y paraît au premier abord. C’est-à-dire : Le jeu que l’on joue avec ces mots, l’usage qui en est fait dans les échanges verbaux, est plus compliqué que nous sommes portés à le croire — le rôle de ces mots dans notre langage est autre que nous sommes portés à le croire. »

Différents « rôles » des mêmes expressions : c’est la non prise en compte de ces différences de rôle – la confusion des rôles, des jeux de langage et de leurs grammaire propres – qui conduit aux « paradoxes philosophiques » ; l’attention à ces différences, au contraire, permet de les résoudre (au sens de les dissoudre : ils disparaissent).

Par contre, la recherche de définitions – ou pire encore, la constatation désabusée de l’indéfinissable – ne le permet pas, au contraire : c’est elle qui nous fourvoie et nous inquiète.

§183

Les §183 et 184 soulèvent des réserves à la conclusion du §182.

On peut dire que les deux phrases du §151 ont le même sens, au sens de le même résultat.

Mais généralement, avoir la représentation mentale d’une règle et suivre correctement une règle n’ont pas le même sens (l’une peut aller sans l’autre).

L’expression « pouvoir continuer » (avoir la capacité de faire quelque chose) a différents sens, car différents rôles dans différents jeux de langage.

Par ex. « pouvoir marcher» : différents usages, correspondant à différentes conditions.

Le pouvoir-marcher a différentes conditions pour être exercé : le temps, la force, l’état des jambes, l’état du sol, voire l’autorisation morale ou légale, etc.

« il nous faut cependant éviter de croire qu’il correspondrait à la nature de chaque cas un ensemble formé par toutes les conditions (par exemple, du fait qu’un homme marche), de sorte que si ces conditions étaient toutes satisfaites, l’homme en question ne pourrait, pour ainsi dire, rien faire d’autre que marcher. »

Dans une telle croyance, l’écart entre possibilité et actualisation de la possibilité disparaitrait à nouveau complètement. Or, « être capable de faire » c’est toujours aussi « être capable de ne pas faire ».

§184

Savoir une mélodie, l’oublier, puis la retrouver soudainement.

Savoir une mélodie : comparable à la possibilité de continuer une suite (de notes, en l’occurence).

On est tenté de dire que si l’on sait la mélodie, c’est que la mélodie « est là », intégralement présente à l’esprit : mais qu’est-ce que cela veut dire ?

Entièrement là ? Là sous quelle forme (mentalement, sur le papier, etc.) ? « Là », mais où ??

Conclusion ironique : « Si quelqu’un dit avec conviction que maintenant il sait la mélodie, à cet instant-là, elle est (d’une certaine façon) intégralement présente à son esprit — et [mais] c’est là une explication des mots : “ La mélodie est intégralement présente à son esprit. “ »

Renversement de l’argument (de l’explicandum et de l’explicans) : associer la capacité de chanter à la présence de la mélodie, c’est en réalité expliquer l’expression « elle est présente intégralement dans son esprit », et dire qu’elle signifie « il est convaincu de le connaître ». L’important est que la « présence de l’air dans l’esprit » ne constitue ni le fondement ni l’explication de la certitude ou de l’exercice de cette capacité.