Ces propositions prolongent les § 65 à 74 : elles poursuivent la critique du dogme selon lequel il doit y avoir nécessairement quelque chose de commun à tout ce qui tombe sous un concept (par ex. le concept de « jeu ») ; Wittgenstein substitue à cette recherche de l’essence la notion de parenté, d’air de famille, au concept strict le « concept à contours flous ».
Ces propositions introduisent également une notion fondamentale du second Wittgenstein, celle de « règle » (Regel), et les problèmes qui l’accompagnent, et que l’on pourrait résumer dans la question : qu’est-ce que suivre une règle ?
En effet, l’emploi du langage, en particulier lorsqu’il est conçu comme « jeu », implique de s’interroger sur la notion de « règle » : comment apprenons-nous à employer des mots de manière correcte ? Comment parvient-on à s’entendre mutuellement et de manière stable sur le sens des mots ?
Expliquer la signification d’un mot, c’est désormais caractériser les règles par lesquelles ou selon lesquelles il est employé, et s’interroger sur leur fonctionnement : ces réflexions soulèvent, au moins en apparence, des difficultés et des paradoxes, que la philosophie « thérapeutique » de Wittgenstein cherche à éclairer et d’une certaine manière à dissoudre.
Le « paradoxe » de la règle – suivant l’expression de l’analyse controversée de Saul Kripke, dans son livre célèbreWittgenstein on Rules and Private Language (1982) – consiste dans la tension entre deux conceptions incompatibles de la règle : d’un côté, une règle est conçue comme une sorte de « rail » que l’on suivrait aveuglément (platonisme), de l’autre aucune règle ne paraît échapper à l’arbitraire de l’interprétation (relativisme, scepticisme). Les §75-88 ouvrent cette réflexion qui se poursuivra en particulier dans les §185-202 des RP.
L’enjeu général est de mette en cause ce que l’on pourrait appeler le dogme de la détermination du sens : le dogme selon lequel le sens ne serait pleinement sens qu’à la condition d’être strictement déterminé.
§75 – §78 : savoir et dire
L’ensemble de ces paragraphes s’interrogent sur le fait apparemment étrange que l’on peut employer des mots de manière correcte et efficace sans pour autant être capable de définir leur sens avec rigueur.
§75
Le §75 pose l’ensemble du problème auquel vont répondre peu à peu les paragraphes suivants.
Que signifie « savoir ce qu’est un x ? » : par ex. un jeu.
Réponses possibles : connaître sa définition, son essence (= ce qui est commun à tous les jeux existants et possibles) ; pouvoir reconnaître un jeu, n’importe quel jeu ; savoir/pouvoir jouer ?
Que signifie « savoir ce qu’est un x sans pouvoir le dire » ?
Il paraît possible de « savoir » ce qu’est un jeu, sans pouvoir « dire ce qu’est un jeu » : par ex. sans pouvoir énoncer l’essence de tout jeu.
Mais qu’est-ce que cela signifie que ceci soit possible ? Qu’est-ce que cela implique concernant le verbe « savoir » ou ce qu’on entend par « ce qu’est un jeu » ?
Ce savoir serait-il l’équivalent d’une « définition non formulée » ? Au sens où si l’on formulait devant moi une telle définition, je pourrais la reconnaître comme exprimant mon « savoir » ?
Autre possibilité : ce savoir prétendument non dit, non formulé (sous la forme d’une définition d’essence, d’un concept strictement délimité) serait en réalité entièrement « exprimé » dans les « explications » que je pourrais en donner, à travers la description d’exemples divers de jeux particuliers, ou de jeux possibles (analogues à d’autres), ou encore en exprimant mon hésitation à appeler « jeu » telle ou telle pratique ?
§76
Si une définition stricte du jeu m’est donnée par autrui, elle me paraîtra toujours différente de l’image que j’ai du jeu : et ce d’abord parce que je n’ai jamais voulu – ni eu besoin – disposer d’un concept strict de jeu.
Autrement dit, la différence entre ces deux « concepts » (celui strict d’autrui, celui plus flou qui est le mien) ne tient pas à la frontière différente qu’ils tracent l’un et l’autre, mais d’abord à la différence entre concept strict et concept flou.
Les deux concepts sont différents mais « apparentés » : leur parenté tient à la présence des mêmes éléments (« taches de forme et de disposition similaires »), leur différence tient à leur différence de netteté.
« La parenté est ici aussi indéniable que la différence. » : on pourrait même soutenir que la différence est seconde.
§77
Leur différence tient à leur « degré de ressemblance ».
Chercher une image nette qui corresponde à une image floue nous place devant une difficulté apparemment insoluble : « C’est dans cette situation que se trouve, par exemple, celui qui en esthétique ou en éthique cherche des définitions qui correspondraient à nos concepts. »
Ceci est le signe que la recherche de l’image nette est une mauvaise voie.
Pour y remédier, la thérapie consiste à se rappeler comment l’on a appris la signification d’un mot : « Tu verras alors plus facilement que le mot doit avoir toute une famille de significations. »
§78
Le lien entre savoir et dire, à travers trois exemples :
- la hauteur en mètres du Mont-Blanc
- l’emploi du mot « jeu »
- le son d’une clarinette
Il n’y a que dans le cas 1 que « savoir » implique nécessairement pouvoir « dire » : de celui qui prétendrait connaître la hauteur en mètres du Mont-Blanc mais serait incapable de l’énoncer, on dirait justement que cela prouve qu’il ne la connait pas.
Ce n’est pas vrai des deux autres cas (2 & 3), et encore plus apparent dans le cas 3 : savoir comment sonne une clarinette, pouvoir reconnaître son son, et même pouvoir l’apprendre à quelqu’un, ne suppose pas de pouvoir définir le son de la clarinette (ce qui ne signifie pas pour autant que ce son soit indéfinissable). Généralement, cela passera plutôt par en imiter la sonorité, la comparer à celle d’autres instruments à vent, ou la faire entendre dans un morceau de musique par ex.
§79 – §81 : le langage n’est pas un calcul selon des règles strictes
Ces trois paragraphes remettent en cause la conception logicienne ou logiciste du langage, qui était aussi, au moins en partie, celle du 1e Wittgenstein au moment du TLP.
§79
Le §79 passe aux « noms propres » au sens courant, et va montrer que même dans ce cas, la désignation présente des aspects flous, mouvants.
« Moïse n’a pas existé » peut signifier plusieurs choses : (le §87 y reviendra)
- les Israéliens n’avaient pas qu’un seul guide (qui pourrait être uniment nommé « Moïse »)
- leur guide ne se nommait pas Moïse
- personne d’existant n’a accompli ce que la Bible attribue à Moïse
- etc.
Référence à Russell et à la question des « descriptions définies », censées pouvoir résoudre notamment le problème des propositions portant sur des choses qui n’existent pas (« l’actuel roi de France est chauve » dans On Denoting).
Cette phrase a plusieurs sens selon la description définie adoptée pour le nom « Moïse » : une fois celle-ci définie, la phrase peut avoir une valeur de vérité (vraie / fausse).
Mais jusqu’à quel point chacune de ces descriptions possibles sont-elles « définies » (définies jusqu’au bout, univoquement) ? Leurs frontières sont-elles nettes et précises ?
« Le nom “Moïse” possède-t-il donc pour moi un emploi fixe et univoquement déterminé dans tous les cas possibles ? » : non, je vais m’adapter et faire preuve de souplesse (« béquilles »).
La limite entre ce qui serait « essentiel » pour employer le nom et ce qui ne le serait pas est elle-même relativement indistincte : « où sont donc les limites du négligeable ? »
« On pourrait exprimer cela de la façon suivante : J’emploie le nom “N” sans signification fixe. (Mais cela n’est pas plus préjudiciable à son emploi que le serait le fait de se servir, non d’une table à trois pieds, mais d’une table à quatre pieds qui pourrait, de ce fait, être bancale.) »
Autrement dit, la plupart du temps, l’emploi correct et efficace d’un nom ne suppose pas que celui-ci ait une signification « définie » ni stable, quelle qu’elle soit. La table, même bancale, reste une table. On pourrait dire qu’il suffit généralement de disposer d’une « famille » de significations, susceptibles de varier.
Employer un mot dont on ne connait pas – ou dont on ne peut pas donner – la signification stricte n’est pas proférer un « non-sens ».
D’autant que tout dépend aussi de ce que l’on entend par « non-sens » (!), car cette expression elle-même peut être définie de différentes manières : l’essentiel est de « voir ce qu’il en est ».
Il faut même reconnaître qu’existe une certaine « fluctuation des définitions scientifiques » : dans l’histoire d’une science ce qui est considéré à un moment comme un effet ou une corrélation (un « symptôme ») du phénomène A peut être à un autre moment ce qui sert à définir « A » (un « critère »), à nommer le phénomène A (révisabilité des concepts scientifiques).
cf. par ex. RP, §354 : baisse du baromètre, comme symptôme ou critère de la pluie.
cf. aussi Cahier bleu (p. 67, Tel ; p.101 et sqq., GF) : l’angine (bacille, inflammation) ; considérer un phénomène comme un « symptôme » ou comme un « critère » est largement le résultat d’une décision arbitraire (lire le passage).
§80
Introduit la notion de « règle », qui sera développé et interrogée dans les paragraphes suivants.
Un fauteuil qui apparaîtrait et disparaîtrait successivement peut-il encore être appelé « fauteuil » ?
Autrement dit, existe-t-il une règle qui établisse à quelles conditions un objet peut être appelé un « fauteuil » ?
Cela revient au même que de demander : quelle est la définition stricte de « fauteuil » ? y-a-t-il une telle définition ?
Non.
Cf. l’indétermination du mot « tas » dans la Grammaire philosophique (Première partie, Appendice, 8).
Mais de telles règles qui n’existent pas ne nous font pas défaut lorsque nous employons le mot « fauteuil » (et encore moins pour le mot « tas »).
Pour qu’un mot ait un sens ou du sens, il n’est pas nécessaire de disposer de « règles pour toutes les possibilités de son application ».
cf. plus loin, §84 : « l’application d’un mot n’est pas intégralement délimitée par des règles »
Le Cahier bleu (68-69, édition Tel ; 104-105 éd. GF) évoquait un passage des Confessions de Saint Augustin, pour illustrer l’obsession « philosophique » – et, au delà, tout simplement humaine – pour la question « qu’est-ce que … ? » ou la question « pourquoi… ? », la perplexité et même « l’inconfort mental » dans laquelle de telles questions nous plongent. (lire)
§81
La logique comme « science normative » (référence à F. P. Ramsey, et auto-critique de W.).
Le philosophe a tendance à considérer que l’emploi des mots – dire, comprendre – ressemble à des jeux et même à des calculs qui suivent des règles fixes : mais, en même temps, il doit bien reconnaître qu’employer un langage ne suppose pas de jouer selon de telles règles fixes.
La comparaison et le constat sont éclairants, mais en même temps trompeurs.
Car le philosophe est tenté alors de dire que le langage ordinaire est une « approximation » de calculs à règles fixes : la logique apparaît alors comme une science qui ferait apparaître et énoncerait les règles strictes d’un langage « idéal », considéré comme supérieur au langage ordinaire. Elle permettrait de déterminer rigoureusement la signification, de combler l’écart (signalé au §75) entre savoir employer un mot ou une phrase et pouvoir dire / expliquer ce qu’elle signifie précisément, de faire apparaître la signification et ses règles, derrière les apparences trompeuses du langage ordinaire.
Cf. également le TLP :
4.0031 : Toute philosophie est « critique du langage ». (…) Le mérite de Russell est d’avoir montré que la forme logique apparente de la proposition n’est pas nécessairement sa forme logique.
Objections de Wittgenstein (II) :
- la logique n’est pas une « science » au sens des sciences naturelles : au mieux peut-on dire qu’elle construit des langages idéaux
- elle est comme une « logique de l’espace vide » (et non pas de l’espace réel) : un espace sans air, qui fait abstraction de la résistance et des frottements de l’air (cf. §130)
- « idéal » donne à tort l’impression d’une plus grande perfection ou pureté, et que « l’on a besoin du logicien pour montrer enfin aux hommes à quoi ressemble une phrase correcte. »
Or, déjà la fin du TLP énonçait : « Toutes les propositions de notre langue usuelle sont en fait, telles qu’elles sont, ordonnées de façon logiquement parfaite. » (5.5563)
En ce sens, l’expression de Ramsey est éclairante : la logique est une étrange « science normative », et non descriptive, qui construit un « idéal » – une norme – de langage, conduisant du même coup à perdre de vue la « perfection » du langage ordinaire.
Mais la fin du §81 souligne aussi le caractère provisoire de toute cette discussion critique : il y a là un « malentendu » – non une erreur – qui ne pourra être lui-même compris et en un sens levé qu’avec une élucidation plus complète des « concepts de compréhension, de vouloir-dire et de pensée » (qui sera opérée plus loin dans les RP).
§82 – §88 : l’indétermination des règles et du sens
§82
Le §82 nous fait entrer de plain pied dans les difficultés et paradoxes de la notion de règle.
Qu’est-ce qu’une règle ?
Qu’est-ce que procéder selon une règle, suivre une règle ?
Une règle est comparable à un ordre (cf. les jeux de langage du début des RP) : elle ordonne de faire quelque chose d’une certaine manière déterminée. Et l’action conforme à une règle – suivre ou respecter une règle – est comparable à l’exécution d’un ordre.
RP, §206 :
« Suivre une règle est analogue à obéir à un ordre. Nous avons été dressés à cela, et nous réagissons à l’ordre d’une manière déterminée. »
Mais quel est le lien entre l’action réglée et la règle elle-même ? Où se trouve, pourrait-on demander, la règle elle-même ? Précède-t-elle l’action, l’accompagne-t-elle, la suit-elle ?
Une règle repérée et décrite de l’extérieur pendant que l’action est faite ? Une règle suivie intérieurement par l’agent pendant que l’action est faite ? Une règle formulée a posteriori par l’agent, après que l’action ait été faite ?
Mais si aucune règle claire et fixe n’est repérable de l’extérieur ni formulable a posteriori même par celui censé la suivre ? Que reste-t-il de tout cela ?
« Que peut bien encore vouloir dire ici l’expression « la règle d’après laquelle il procède » ? »
- que signifie « la règle », puisque justement « la » règle est introuvable, en tant que règle précise, unique, stable, univoque, etc. ?
- que signifie « procéder d’après elle », c’est-à-dire la « suivre » ou lui « obéir » ? on pourrait dire qu’il s’agit de l’interpréter de manière correcte : mais alors quelle règle cette interprétation doit-elle elle-même suivre pour être qualifiée de correcte ? (problème de régression à l’infini sur lequel reviendront les §84 à 86)
§83
L’analogie du langage et du jeu est éclairante mais à la condition de concevoir ces jeux et leurs règles de manière souple.
Le §68 avait déjà souligné qu’un jeu n’est pas « délimité, sous tous rapports, par des règles » : par ex. aucune règle ne détermine au tennis la hauteur ni la force auxquelles on est autorisé à lancer la balle.
Il arrive même que ces règles s’inventent et se modifient en cours de route : les règles sont en ce sens immanentes à leur mise en œuvre.
Plus loin, les RP invoqueront l’analogie entre règles et « rails », pour la rejeter : nous n’obéissons pas à une règle comme un train suit des rails, s’il ne déraille pas.
§84
Rappelle le §80.
Mais va plus loin : peut-on concevoir un jeu intégralement déterminé par des règles ?
Il faudrait une règle ou d’autres règles déterminant l’application – c’est-à-dire l’interprétation – des (premières) règles, et ceci à l’infini.
Il y a une place au « doute » (à l’incertitude interprétative) dans toute activité réglée : non parce que l’on pourrait imaginer ces doutes, mais parce qu’aucune règle ne peut être absolument complète.
§85
Une règle est comparable à un « panneau indicateur » (bien plus qu’à des rails) : on pourrait dire que celui-ci laisse toujours une marge d’interprétation quant à ce qu’il indique, et de manœuvre dans ce qu’il commande de faire.
Mais cette indétermination n’empêche généralement pas le panneau indicateur – la règle – de fonctionner comme règle, dans tel ou tel contexte.
Comme le dira le §87 : « Le panneau indicateur est en ordre — s’il remplit sa fonction dans des conditions normales. »
§86
Reprend le jeu de langage du §2, pour montrer cette marge de manœuvre dans l’action d’obéir à une règle.
Le tableau à deux colonnes est en lui-même une règle qui énonce qu’à chaque élément de la 1e colonne correspond un élément de la 2e colonne.
Mais cela ne nous dit pas explicitement comment s’opère la correspondance.
Une deuxième règle fixe alors comment la 1e doit être appliquée c’est-à-dire interprétée (comment lire le tableau) : la correspondance doit être faite horizontalement.
Mais cette deuxième règle pourrait évidemment à son tour être accompagnée d’une 3e règle expliquant comment l’interpréter elle-même, c’est-à-dire comment la mettre en œuvre (par ex. en précisant de gauche à droite, ou inversement) : et ce, ad infinitum.
Déjà le Cahier bleu (p.79-80, éd. Tel, p.119, éd. GF) soulignait que l’on pouvait convenir qu’une flèche doive être interprétée comme indiquant la direction opposée à sa pointe (cf. aussi le panneau indicateur du §85), par ex. en ajoutant une seconde flèche pointant dans le sens inverse et en stipulant que toute flèche de type 1 devait être comprise comme une flèche de type 2. Mais celle-ci pourrait à son tour être précisée comme devant être interprétée en sens inverse, et ainsi de suite. Rien ne s’opposerait à une telle superposition à l’infini : il ne peut y avoir de dernière flèche.
Et Wittgenstein ajoutait : « Ce que l’on souhaite dire est : “Tout signe est capable d’interprétation ; mais la significationn’est pas capable interprétation. C’est la dernière interprétation.” » (ibid.)
Mais c’est précisément ce que l’on ne peut pas dire.
En effet : « Chaque fois que nous interprétons un symbole d’une façon ou d’une autre, l’interprétation est un nouveau symbole ajouté à l’ancien. » (ibid.)
Bouveresse : « si la règle détermine son exécution par l’intermédiaire d’une interprétation, alors elle ne la détermine pas, parce qu’interpréter veut dire ici remplacer une expression de la règle par une autre, et le même problème se pose à propos de cette nouvelle expression de la règle : dire qu’elle est l’interprétation correcte de la règle, c’est dire qu’elle ordonne ce que la règle ordonne. » (Le mythe…, 295)
On ne peut donc pas énoncer la totalité des règles qui fixeraient intégralement l’usage réglé ou correct, ni la règle ultime, fondamentale, univoque, qui permettrait d’interpréter correctement toutes les autres, sans être elle-même sujette à interprétation.
On pourrait ici être tenté de tomber dans un profond relativisme et scepticisme… que résume le début du §201 des RP :
« Notre paradoxe était celui-ci : Une règle ne pourrait déterminer aucune manière d’agir, étant donné que toute manière d’agir peut être mise en accord avec la règle. La réponse était : Si tout peut être mis en accord avec la règle, alors tout peut aussi la contredire. Et de ce fait, il n’y aurait donc ni accord, ni contradiction. »
Mais comme Wittgenstein le précise dans la suite du même paragraphe, ceci relève surtout d’un malentendu, d’une méprise, et montre l’impasse de la notion d’interprétation pour expliquer en quoi consiste obéir à une règle :
« Qu’il y ait là une méprise est montré par le simple fait que dans cette argumentation, nous alignons interprétations sur interprétations ; comme si chacune nous apaisait, du moins un moment, jusqu’à ce que nous en envisagions une autre qui se trouve derrière la précédente. Ainsi montrons-nous qu’il y a une appréhension de la règle qui n’est pas une interprétation, mais qui se manifeste dans ce que nous appelons “suivre la règle” et “l’enfreindre” selon les cas de son application.
C’est donc qu’il y a un penchant à dire : Toute action qui procède selon la règle est une interprétation. Mais nous ne devrions appeler “interprétation” que la substitution d’une expression de la règle à une autre. »
On retrouve ici un problème caractéristique de la philosophie – plutôt, l’une de ses « crampes » récurrentes : le problème de la « régression à l’infini » dans la chaine des explications, la conviction que la chaine des explications doit s’arrêter quelque part sur un principe premier lui-même inexplicable (quelque chose comme un fondement, qui n’aurait pas besoin d’être lui-même à son tour fondé).
Cette recherche de l’explication première (ou dernière, ultime) est caractéristique de l’inquiétude philosophique, de laquelle Wittgenstein voudrait nous libérer :
« La véritable découverte est celle qui me donne la capacité de cesser de philosopher quand je le veux. — Elle est celle qui apporte la paix à la philosophie, de sorte que celle-ci n’est plus tourmentée par des questions qui la mettent elle-même en question. » (RP, §133)
Il faut donc résister à ces tentations, car chercher la règle ultime ou l’interprétation ultime de la règle – ou le signification ultime d’un mot – est non seulement impossible et vain (source de scepticisme), mais surtout superflu : dans la pratique de la vie, « l’absence » – le caractère introuvable – de ces fondements ultimes ne nous gène pas, l’impossibilité d’une détermination complète des règles n’empêche pas l’usage réglé.
§87
Retour à Moïse (cf. §79).
La description définie ne sera jamais « achevée » : il n’y a pas d’explication « dernière » ni complète.
Mais il n’y nulle raison d’en conclure sceptiquement : « je ne comprendrai jamais ce qu’il veut dire ! »
« Une explication sert à écarter ou à prévenir un malentendu, un malentendu qui pourrait se produire en son absence [dans un contexte particulier], mais non tout malentendu que je puis imaginer. »
Le degré de complétude requis est fonction de l’usage concerné : « Le panneau indicateur est en ordre — s’il remplit sa fonction dans des conditions normales. »
§88
La notion d’ « exactitude »
« Inexact » ne veut pas dire « inutilisable » : l’exactitude n’est pas – absolument – requise ou nécessaire (superflue)
D’autre part, l’exactitude n’est jamais intégrale (impossible).
Exemples des degrés de précision dans la mesure du temps (à comparer au « à peu près » du début du paragraphe).
En fait, les termes tels que « exact », « parfait », « complet » ou encore « idéal » (et leurs opposés) sont toujours en relation avec des buts : l’application particulière qu’on peut en faire dépend chaque fois des buts particuliers de l’activité et du contexte. Et ce sont des termes évaluatifs qui caractérise l’efficacité dans l’atteinte d’un but.
« Inexact” est en vérité un blâme, “exact” un éloge. Ce qui veut dire que l’inexact n’atteint pas son but aussi parfaitement que ce qui est plus exact. Tout dépend donc de ce que nous nommons “le but”. Suis-je inexact, si je n’indique pas à un mètre près la distance qui nous sépare du soleil, ou si je ne donne pas au menuisier la largeur de la table à 0,001 mm près ?
Il n’a pas été prévu un seul idéal de précision »
« satisfaire » (dernier mot du §88) : le degré de détermination du sens doit être celui qui nous « satisfait » eu égard à telle ou telle activité, tel ou tel contexte.