Lecture des §59 à 64 – Critique de l’analyse logique

Ces propositions achèvent la critique de l’atomisme logique entamée au moins depuis le §46.

P. Hadot : « réfutation de l’atomisme logique » (§46-64)

Toute la section – §37-64 – constitue une « critique détaillée de la notion d’objet » (Bouveresse, Mythe…, 235), à travers un questionnement sur la relation entre mots et choses, noms et objets, langage et réalité : en quoi consiste et qu’est-ce qui assure la signification d’un mot (son acquisition, sa compréhension, sa stabilité, etc.) ?

Les §59-64 reviennent sur la question des éléments, de la distinction du simple et du composé, pour montrer l’arbitraire de l’analyse logique (sa relativité aux jeux de langage).

§59 – §60 : la mythologie du simple et du complexe

§59

Reprise critique d’une thèse du TLP, présente également chez Russell et dans l’extrait du Théétète cité au §46 (guillemets): les noms comme désignant les éléments ultimes, atomiques et indestructibles de la réalité (ou « objets »).

En effet, le TLP soutenait :

2.02 – L’objet est simple.

2.020 1 – Tout énoncé portant sur des complexes se laisse analy­ ser en un énoncé sur leurs éléments et en propositions telles qu’elles décrivent complètement ces complexes.

2.021 – Les objets constituent la substance du monde. C’est pourquoi ils ne peuvent être composés.

Les RP s’inscrivent en faux contre cette thèse :

Nous l’avions déjà à l’esprit au moment où nous prononcions la phrase. Nous exprimions déjà une représentation tout à fait déterminée ; une image bien déterminée que nous voulions employer.

Autrement dit : cette thèse relève d’un jeu de langage déterminé (« employer »).

Il ne s’agit pas d’une leçon objective de l’expérience (le 1er Wittgenstein reconnaissait lui-même que ces éléments ne se donnaient pas à l’expérience), il s’agit d’une « fabrication » : « nous fabriquons cette image de la réalité ».

L’expérience – « nous voyons » – nous montre des entités composées de « parties constituantes », et des totalités qui sont modifiées ou détruites alors que leurs constituants demeurent intacts.

Mais jamais ces « éléments » absolument simples postulés par l’atomisme logique du TLP.

Mythologie du simple et du composé, prolongée par §60.

§60

Sorte de dialogue entre le premier et le second Wittgenstein.

Le balai : arbitraire des niveaux d’analyse.

Mythologie de l’analyse logique : celle-ci prétend révéler quelque chose qui serait caché dans les formulations courantes.

cf. TLP, 4.0031 : « la forme logique apparente de la proposition n’est pas nécessairement sa forme logique réelle. » (mérite reconnu à Russell)

Cette analyse ne correspond pas à ce que veut dire le locuteur : la bonne analyse (« bonne réponse ») est celle du « meaning » du locuteur (celle qui correspond au jeu de langage joué).

L’analyse n’aide ni à comprendre le sens, ni à l’expliquer.

Comparaison de deux jeux de langage (in-analysé / analysé) :

Jeu (a) : le nom de l’objet est une étiquette attachée sur l’objet pris comme un tout (§15)

Jeu (b) : seules les parties reçoivent un nom

Quel sens y-a-t-il à dire que le jeu (b) est la forme analysée du jeu (a), et qu’il en révèle le sens caché ?

§61 – 62 : que veut dire « même » ?

§61

Poursuit la comparaison des deux jeux.

Objection (guillemets) : leur sens est le « même », ce qui distingue les 2 formes de ce « même » sens est le degré d’analyse.

Réponse : ambiguïté du sens de « même »

  • le « même » est reformulé en un sens pratique : les deux ordres « accomplissent la même chose » (ont le même but et résultat)
  • mais il n’y a pas d’accord général sur ce que veut dire « avoir le même sens » ni même « accomplir la même chose »
  • traduction en termes de jeu de langage : pas facile de dire ce qui constitue « deux formes différentes du même jeu »

§62

Deux manières d’accomplir le « même » ordre : tableau de coordination noms / images / choses

Peut-on dire qu’on fait alors la même « chose » dans les jeux (a) et (b) ?

« Oui et non » : 

  • leur « esprit » (Witz) est le même : mais qu’est-ce que cela veut dire ?
  • De même la notion de « but » n’est pas toujours claire, notamment s’il s’agit de distinguer but essentiel (éclairer, pour une lampe) et but inessentiel (décorer, occuper).

§63 – §64 : l’analyse est elle-même un jeu de langage

§63

L’analyse donne l’illusion d’être plus fondamentale, plus conforme au sens profond.

Son absence fait croire que sans elle quelque chose fait défaut, mais pas réciproquement : comprendre (b) ferait comprendre (a) mais comprendre (a) ne ferait pas comprendre (b).

Mais cette non-réciprocité n’est-elle pas également une illusion ? La forme analysée ne laisse-t-elle pas échapper quelque chose elle aussi ?

§64

Reprise du jeu du §48 sur les couleurs.

On pourrait imaginer un jeu dans lequel les éléments seraient des rectangles bi-colores, qui auraient leur nom propre, sans que les carrés les composant en aient.

Ex. le drapeau tricolore français : il a une unité en tant que composé.

Autrement dit, une configuration complexe n’est pas nécessairement réductible à la somme de ses parties (holisme vs atomisme).

En quoi une analyse – traduction d’un jeu de langage dans un autre, plus analysé – serait-elle ici requise ? Est-elle même toujours possible ?

En fait, il s’agirait plutôt de deux jeux distincts (« apparentés » mais « autres »).

Cette dernière remarque prépare l’entrée dans la thématique de la généralité (65-74).